Au bord du monde

Au bord du monde

Les sans-abris que le cinéaste Claus Drexel[1] est allé rencontrer dans les rues de Paris ne sont pas sortis du monde. Ils se tiennent « au bord du monde » et, dans cette place où ils se sont établis, ils ne sont pas tombés dans l’im-monde[2], terme que Lacan emploie dans le séminaire RSI et dont il fait l’une des définitions du réel. Même si dans son ouverture le film parle d’une « autre naissance » et d’un « autre monde » dans lequel ont « basculé » ceux qui sont dans la rue, il n’en reste pas moins que ceux-là sont bien dans le monde. Ils présentent la pointe acérée du malaise qui y règne et ils ont quelque chose à en dire.

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Dans son documentaire, Claus Drexel rend toute leur dignité à ces sujets. De ces « fantômes », de ces invisibles qui n’apparaissent même plus dans les statistiques, il restitue le nom : Henri, Pascal, Alexandre, Christine, Jéni, Wenceslas et quelques autres encore. C’est dans les rues qu’ils ont élu domicile, qui à l’entrée du Jardin des plantes, qui sur les Champs- Elysées, dans un souci constant de ne pas déranger. Ce film ne joue pas sur les clichés du clochard qui vit au milieu des immondices et qui aurait perdu humanité et langage. Désinsérés, désarrimés, ces sujets sont certes sans adresse mais pas sans parole. C’est la force et la qualité de ce travail qui fidèlement restitue les dits des sans-abris. Pendant une année, nuit après nuit, il s’est fait leur secrétaire. Nous n’avons là que leurs paroles, leur histoire dite par bribes, leur discours sur le monde. Le film les présente simplement tels qu’ils sont, des parlêtres que des contingences ont jetés dans la rue.

Ici nous écoutons des sujets dans ce qu’ils ont de plus singulier. On cherchera en vain un discours général ou une théorie sur le problème des SDF. On y verra au contraire des rencontres singulières entre le cinéaste et chacune de ces personnes. En ce sens, Claus Drexel recrée, au un par un, du lien social là où il avait disparu. De sans noms qu’ils étaient, ils sont redevenus des sujets dignes d’être écoutés.

Ce film donne la parole à une diversité de personnes, plus ou moins hors lien. Il y a Jéni enfermée dans son dire délirant. Il y a Costel, venu de Roumanie, qui vit sous un pont et qui a gardé des contacts épistolaires avec sa famille, à qui il continue de faire croire qu’il est parvenu à trouver emploi et domicile en France. Il y a Henri, silencieux, qui a trouvé à loger sa misère dans un trou sous un tunnel.  

A les écouter tous, une chose interpelle : ces sujets sans adresse, quand ils parlent encore, témoignent qu’ils se sont extraits du circuit de la demande. Christine, qui depuis sept ans a trouvé refuge adossée au portail du Jardin des Plantes, le dit dès le début : « je ne sais pas comment lancer un appel au secours. Je n’ai pas trouvé la réponse au problème qui m’a amenée ici. » Pour elle il n’y a pas d’Autre secourable. Wenceslas, lui, ne veut pas être prisonnier du besoin : il veut avec les autres un lien qui libre de toute demande et de tout intérêt matériel. « Pouvoir ne pas être dépendant ».

Pour ces sujets en particulier, l’Autre ne constitue pas une adresse et ne peut pas leur apporter de réponse. D’emblée ils ont été perdus par l’Autre : « les autorités te donnent pour perdu. » Ainsi nul recours à un Autre auquel faire une demande, ne serait-ce que sous les espèces d’un Etat Providence. Non dupes de cela, ces sujets en ont pris acte et en payent le prix fort en se retrouvant dans l’extrême dénuement. C’est bien pourquoi les dispositifs d’aide et de réinsertion, le plus souvent, réussissent difficilement. Que pourrait bien leur vouloir tout d’un coup un Autre bienveillant ?

De la situation des sans-abris on peut avoir une lecture politique. On peut dire qu’ils sont les rebuts du discours capitaliste. Plus bons à rien, plus productifs. Comme ces deux passants qu’un jour Wenceslas a surpris, l’un disant à l’autre, avec le cynisme propre au capitaliste : « moi je ne leur donne rien, car ils ne nous servent plus à rien. » Et d’une certaine manière, nul n’objecte tant au capitalisme que le sans-abris qui est certes une victime de la violence économique mais aussi celui qui dit non à la productivité, aux biens matériels et à la standardisation des jouissances. C’est peut-être cela qui dérange le plus chez lui.

On peut aussi avoir une lecture plus singulière du sort de chacun de ces sujets. Un événement, un incident, resté sans réponse, a troué leur histoire et les a précipités dans la rue. Comment comprendre que Christine vive dehors, elle qui autrefois était chez elle avec ses enfants ? Elle parle d’une « agression incompréhensible » qu’elle a subie, sans autre précision. Mais une agression venant d’où ? De quel Autre émane la menace ? Elle s’est soudainement trouvée confrontée à un réel qui l’a laissée sans réponse. Elle s’y est cognée, elle est tombée. Comment expliquer aussi que Pascal continue de vivre dans sa « cabane de fortune », comme il dit, sous un pont, alors qu’il a une fille, une famille. Les termes de « chute », « gouffre sans fond », qui scandent leurs propos, laissent entrevoir pour ces sujets le poids du réel. Ils se sont établi juste « au bord » du gouffre.

Ce film ne vise pas à trouver des solutions aux sans-abris. Il témoigne plutôt de la voie que certains sujets ont prise, de vivre loin de l’Autre, presque, pourrait-on dire, hors de sa portée. Hors d’atteinte et hors du lien. Ces Uns tous seuls dans la rue, ces Uns perdus, hilflos, incarneraient-ils la version radicale du « tous prolétaires », au sens où Lacan l’entend dans La Troisième : « (…) chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit, semblant. »[3] ?

   

 

Article publié dans Lacan Quotidien
http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2014/04/LQ-390.pdf

[1] Au bord du monde, documentaire de Claus Drexel, sorti le 22 janvier 2014.

[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, « RSI » (1974-1975), Ornicar ? 5, Paris , Lyse, hiver 75/76, leçon du 11 mars 1975, p. 17 : « L’existence de l’immonde, à savoir de ce qui n’est pas monde, voilà le réel tout court. »

[3] Lacan J., « La Troisième : intervention au VIIe Congrès de l’Ecole freudienne de Paris, Rome le 1er novembre 1974 », La Cause freudienne / Nouvelle Revue de Psychanalyse, 10/2011, n°79, p. 18.

 

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