Borges et moi

Borges et moi

Ce petit texte, de 1960, fut publié dans le recueil qui a pour titre original El Hacedor, traduit en français par L’Auteur. El hacedor, c’est celui qui fait, celui qui fabrique. Dans « Borges et moi », il est question de la division du sujet, et de son fading, sous les signifiants qui le représentent.

C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Quant à moi, je marche dans Buenos Aires et m’attarde, peut-être machinalement, pour contempler l’arc et la porte d’entrée d’une maison ; de Borges, je reçois des nouvelles par la poste et vois son nom dans une liste de professeurs ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les cartes, la typographie du XVIIIe siècle, l’étymologie, le goût du café et la prose de Stevenson ; l’autre partage avec moi ces préférences, mais avec une vanité qui les transforme en attributs d’un acteur. Il serait exagéré d’affirmer qu’il y a de l’hostilité entre nous ; je vis, je me laisse vivre, pour que Borges puisse tramer sa littérature, et cette littérature me justifie. Il ne me coûte rien d’avouer qu’il est parvenu à écrire quelques pages valables, mais ces pages ne me sont d’aucun secours, peut-être parce que ce qui est bon n’est à personne, pas même à l’autre, mais au langage ou à la tradition. Au reste, je suis voué à me perdre, définitivement, et de moi, seul quelque instant pourra survivre en l’autre. Peu à peu je lui cède tout, bien que je sache sa fâcheuse habitude de falsifier et d’embellir. Spinoza avait compris que toute chose aspire à perdurer dans son être ; la pierre éternellement veut être pierre et le tigre, un tigre. Il m’incombe de rester en Borges, non en moi (si tant est que je sois quelqu’un), mais je me reconnais moins dans ses livres que dans bien d’autres ou dans les sons laborieusement improvisés à la guitare. Il y a des années, j’ai tenté de me libérer de lui et suis passé de la mythologie du faubourg aux jeux avec le temps et l’infini, mais ces jeux maintenant sont ceux de Borges et il me faudra trouver autre chose. Ma vie est ainsi une fuite, et je perds tout, et tout tombe dans l’oubli, ou va à l’autre.

Des deux, j’ignore qui écrit cette page.