Cartes postales, notes & lettres. De Sigmund Freud à Paul Federn (1905-1938)

Cartes postales, notes & lettres. De Sigmund Freud à Paul Federn (1905-1938)[1]

Que nous reste-t-il de Paul Federn, ce jeune médecin qui, dès 1903, rejoint Freud à la Société psychologique du mercredi et compte ainsi parmi les quelques pionniers de la psychanalyse ? Qui se souvient qu’en 1919, enthousiasmé par le mouvement révolutionnaire en Russie, il rédige un texte sur La psychologie de la révolution, davantage connu par son sous-titre, Une société sans pères, réponse et prolongement de Totem et tabou ? Et qu’en 1926 il publie un Manuel populaire de psychanalyse, fort apprécié par Freud ? Qui en France, hormis ceux qui s’en sont fait les spécialistes, connaît l’existence de ces travaux et le rôle que Federn a joué dans le développement de la psychanalyse dans son commencement ? La récente publication des notes et lettres que Freud lui a adressées durant 35 ans est l’occasion de redécouvrir à la fois un pionnier, un praticien et un théoricien de la psychanalyse, un proche de Freud et de s’immerger dans l’histoire d’un mouvement à ses débuts, comme avec cette touchante carte postale datée du mois d’août 1909, figurant le Vapeur « George Washington » à bord duquel Freud et Jung embarquent pour les États-Unis. Il convient de saluer le travail de traduction réalisé par Benjamin Lévy ainsi que son excellent appareil de notes qui permet au lecteur de resituer ces lettres dans le contexte historique.

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Comme l’annonce le titre, nous n’avons que la voix de Freud : si l’on exclut les deux lettres de Federn mises en annexe, l’une adressée à Freud et datée de 1932, la seconde à Madame Freud datée de 1939, tout est ici de Sigmund Freud. C’est le père de la psychanalyse qui s’adresse à l’un de ses plus proches élèves. Restituant une amitié forte et complexe entre deux hommes dont le seul désir est de diffuser une discipline toute jeune, ce livre nous permet de revenir sur l’histoire des pionniers qui, portés par leur désir et animés par un fort transfert au maître, ont eu l’audace de se lancer dans une aventure totalement inédite. Plusieurs axes peuvent être dégagés.

Le premier sera clinique. Car nombreuses sont les lettres, souvent en style télégraphique, que Freud adresse à Federn afin de lui confier le traitement de patients qu’il a sans doute reçus lors d’une unique consultation. A cette occasion, on sera sensible au pragmatisme de Freud et à son souci constant du temps et du paiement, ceci dans le but d’un juste maniement du transfert. Ainsi, la lettre 3 (mars 1907) : « Vous êtes allés très loin en vous déclarant prêt à consulter pour Kr. 10. C’est moins que le tarif minimal que nous avions fixé. Proposer un forfait est tout à fait exclu. Des consultations gratuites me sembleraient criminelles, surtout dans le cas qui nous occupe. […] Pour commencer, vous ne deviez pas répondre par l’indication d’un laps de temps déterminé, et surtout pas aussi bref, lorsqu’il vous a demandé : « Combien de temps cela durera-t-il ? ». Visiblement, on ne tirera rien de cet homme-là. » Cet homme-là, c’est le fils du député-maire de la ville de Brünn. Ou encore la lettre 30 (janvier 1915) : « Bien entendu, cette dame a besoin d’une psychanalyse, mais il lui manque l’argent nécessaire. Ne vous laissez pas entraîner à enfreindre une règle technique de première importance. » Freud va même parfois jusqu’à fixer le prix des séances. Il a très souvent le souci de l’indication diagnostique et de la prise en compte de coordonnées de la vie concrète des patients, comme dans la carte 47 (1921) : « Impuissance psy, étiologie habit[uelle]. Améliorat° très probable si traitmentconséq. N’y pas consentir sans l’accord de sa femme. » ou la lettre 52, au sujet d’un « riche américain » sans doute venu sur les recommandations de Jankélévitch : « Il doit s’agir d’une hystérie d’angoisse qui a fait l’objet de nombreux traitements ; elle rend indispensable le séjour en sanatorium. Je ne vous conseille pas de vous montrer trop complaisant. Ne vous attardez pas non plus sur tous les points de détail. Ne manquez pas d’indiquer qu’au sanat., les prix indiqués en couronnes changent tout le temps, qu’ils tendent à augmenter, mais que vous pouvez arranger le paiement dans une devise stable ; et d’autre part, que vous n’irez pas au pat. mais lui à vous, etc. Si c’est impossible, mieux vaut qu’il ne vienne pas. » Freud insiste toujours sur la question du paiement, comme pour cette patiente, Mademoiselle Reich, qui souffre de névrose ou d’hystérie d’angoisse et pour laquelle il indique : « Tenir compte de ses moyens. Pas gratuit. 3 séances hebdomadaires. » (lettre 10) ou encore pour cette autre : « cette dame a besoin d’une psychanalyse, mais il lui manque l’argent nécessaire. Ne vous laissez pas entraîner à enfreindre une règle technique de première importance. » (lettre 30). Bref, comme il le rappelle à son élève : « Vous ne le savez pas encore, mais en matière de psychanalyse, il ne faut pas compter sur des remerciements : il vous revient donc d’estimer votre personne à sa juste valeur. » Cette question du paiement n’a pourtant pas empêché Freud de soutenir activement l’ouverture d’instituts où s’effectuent des traitements gratuits.

Enfin, Freud reste à tout moment pragmatique : s’il adresse à son jeune élève des patients qui lui semblent relever de la psychanalyse (comme dans la très elliptique lettre 41 : « Pour psychanalyse. Le cas s’y prête. »), il n’hésite pas aussi à recommander des méthodes qui relèvent d’une période pré-analytique, comme l’hypnose et les massages (lettre 43 : « Premièrement, des massages superficiels locaux (effleurage) ; deuxièmement, l’endormissement par hypnose (sans suggestion directe de guérison). Pour commencer, une semaine de repos. »).

Au fil des lettres, l’on voit Freud témoigner de marques de confiances de plus en plus appuyées à l’égard de Federn : ce médecin de formation, passionné par la psychanalyse depuis sa lecture de L’Interprétation du rêve, devient l’homme de confiance de Freud, le praticien auquel il peut adresser les patients qu’il ne peut recevoir. C’est un second axe fort du livre : celui de la relation entre l’inventeur de la psychanalyse et son élève. Jamais Freud ne manque de faire l’éloge de son disciple, lorsqu’il souligne par exemple qu’il « fait partie des plus anciens et des plus expérimentés » de ses élèves, lorsqu’il pointe sa « formation médicale hors du commun », « l’importance des connaissances spécialisées qu’il s’est acquis en psychiatrie », l’étendue de sa culture générale et « ses nombreux centres d’intérêt culturel et sociaux ». En un mot, il est le « digne représentant de la psychanalyse à Vienne » (lettre 72). Cette confiance de Freud envers Federn restera indéfectible, comme en témoigne sa dernière lettre, écrite en 1938 après son exil à Londres : « j’ai nommé le Dr Paul Federn pour me représenter à la présidence du groupe psychanalytique de Vienne, le reconnaissant par là comme son membre le plus éminent, également distingué par son œuvre scientifique, son expérience de l’enseignement et ses succès thérapeutiques. » Tour à tour qualifié de « suppléant à ma personne » (lettre 83), « mon étudiant » (lettre 100), « mon remplaçant » (lettre 112), Freud souligne constamment les aptitudes scientifiques, la forte personnalité et l’engagement de Federn pour la psychanalyse en intension et en extension.

Je terminerai précisément par cet axe : la psychanalyse en extension. Paul Federn fut l’un des artisans de la création de l’Ambulatorium de Vienne en 1922, centre de consultation psychanalytique gratuit et institut de formation adossé à la Société psychanalytique de Vienne. Freud a régulièrement contribué à son financement (lettres 60, 71, 84, 87, 116) et en a fidèlement soutenu l’existence. Paul Federn joua aussi un rôle institutionnel crucial dans la Société psychanalytique de Vienne ainsi que dans la responsabilité éditoriale de revues comme la Revue internationale de psychanalyseet la Revue pour une pédagogie psychanalytique. Au fil des ans, alors que Freud vieillit et qu’il prend toujours plus de distance vis à vis du groupe analytique, Federn apparaît comme son soutien fiable, un appui capable d’arbitrage en cas de conflits entre les membres de la Société. C’est, à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale et dans l’Autriche de l’Anschluss, à Federn que Freud confie le destin du groupe Viennois. 

Ce livre est finalement l’occasion de se replonger dans les premiers temps de la psychanalyse et de se rappeler combien Freud n’a jamais cédé sur son désir, au risque d’être seul contre tous : c’est une position éthique, comme le reflète par exemple son combat constant pour une psychanalyse laïque et sa défense acharnée des analystes non médecins : « je les défendrai en privé, en public et jusque devant les tribunaux, même si je devais finir seul. […] Tôt ou tard le combat pour l’analyse profane devra être livré. […] Aussi longtemps que je vivrai, je m’opposerai à ce que la psychanalyse se fasse gober par la médecine. » (lettre 70). Dans ce combat pour la psychanalyse en intension et en extension, Freud a pu trouver en Federn une adresse constante et fidèle. Ces quelques 140 lettres, notes et cartes en témoignent.


[1]Cartes postales, notes & lettres. De Sigmund Freud à Paul Federn (1905-1938), Paris, Les éditions d’Ithaque, 2018.