Danse et regard

La danse est un regard

 

Comment le regard se noue-t-il au corps ? En tant qu’une des formes de l’objet a, le regard est extérieur au sujet. Il se distingue de l’œil. Lacan a mis l’accent sur la schize entre vision et regard : regarder n’est pas voir. Le regard est plutôt ce qui attire l’attention, ce qui fascine[1]. Quant à la contemplation, elle élude le manque.

 

La danse, qui met en jeu le corps, convoque le regard. Cela semble évident. Entre le spectateur et le danseur, il convient de bien repérer la division entre voir et regarder. Du côté du spectateur, c’est l’acte de voir qui est engagé. Le regard est plutôt du côté du danseur qui l’incarne à l’occasion. Cette articulation entre le regard et le corps doit être pensée au un par un : elle ne s’actualise pas à l’identique chez tous les danseurs.

 

Le documentaire Mr Gaga[2] peut nous en apprendre un bout. Tomer Heymann a suivi pendant plus de vingt ans le danseur israélien Ohad Naharin, actuel directeur de la Batsheva Dance Company. Le film, mêlant archives, entretiens et séquences de travail du chorégraphe avec sa compagnie, retrace un parcours de vie lié depuis toujours à la danse. La danse relève pour Ohad d’un désir décidé, d’une nécessité. Un passage du film a retenu mon attention.

 

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On y voit une interview d’Ohad alors qu’il a une vingtaine d’années, où il explique ce qui l’a conduit à la danse. Il raconte qu’il avait un frère jumeau qui, dès la naissance, avait toujours montré une difficulté à vivre et à entrer en lien avec les autres. Le sentiment de la vie chez ce frère ne semblait pas assuré. Leur grand-mère avait trouvé un moyen d’entrer en contact avec lui : elle dansait devant lui. L’enfant replié sur lui-même s’animait alors à ce spectacle. A la mort brutale de la grand-mère lorsque les jumeaux avaient cinq ans, l’enfant se replia encore plus. Ohad n’eut d’autre choix que de se mettre à son tour à danser pour son frère. L’enjeu était vital. Depuis, Ohad n’a jamais cessé de danser.

 

Un peu plus loin dans le documentaire, Ohad revient sur cette explication : c’était une pure invention, jamais il n’a eu de frère jumeau, autiste ou pas. S’il avait inventé cela, c’était pour mieux faire entendre qu’au fond rien ne peut expliquer pourquoi quelqu’un fait le choix de la danse. La cause est indicible. Ohad eût tout aussi bien pu inventer une autre histoire. En ce point, il ne se montre pas dupe des discours.

 

Pourtant, cette fiction serre un point de vérité : lorsque l’on voit les pièces de Ohad Naharin, on est frappé par l’insistance des gestes répétitifs qui ne sont pas sans évoquer les stéréotypies de certains sujets autistes. Les corps chutent, se tapent et sont repliés sur eux-mêmes. La gestuelle a quelque chose d’entêtant.

 

L’anecdote d’Ohad dit d’abord la mise en fonction du regard comme cause, donc objet, au centre de la création. Derrière la fiction, pointe la « fixion »[3], avec ce x de l’objet électif, ce petit bout de réel qui ne cesse de tarauder le sujet. Le regard serait alors « le point-racine » [4] de la danse chez Ohad. Cette fiction dit aussi que la mise en jeu du regard concourt à un maintien en vie. Ohad chorégraphe nous anime, il nous touche en un point indicible, il maintient le regard éveillé, il se l’accapare. Ohad fait danser les corps dans une gestuelle fascinante d’être répétitive. Ces corps en scène se font regard qui nous captive : ils donnent à voir, nous ne sommes plus que vision. Comme le disait Lacan à propos de Duras, par son art Ohad récupère l’objet[5]. Parvenir à un tel nouage de la danse, du corps et du regard, est sa réussite : l’objet est là en cause.

 

 


[1] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 70.

[2] Mr Gaga, sur les pas d’Ohad Naharin, documentaire de Tomer Heymann, sorti en France kle 1er juin 2016.

[3] Jacques Lacan, « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 483.

[4] Jacques Lacan, Le séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 342-343.

[5] Jacques Lacan, Autres écrits, op. cit., p. 195.