Dire la Shoah - deux films

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  • Le 18/06/2015

Dire la Shoah : de Phoenix au Labyrinthe du silence

 

Cette année fut commémoré le soixante-dixième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau par les troupes soviétiques. Cette année, l’Allemagne va juger Oskar Gröning, « le comptable d’Auschwitz ». Cette année, deux films de langue allemande évoquent l’horreur nazie. À sa façon, chacun de ces deux films met en scène un sujet qui, face au réel, tente de trouver un bout de solution pour dire l’innommable.

  

 

    Phoenix. 1945. Berlin. Dans les dédales d’une ville en ruine, Nelly, une jeune femme juive rescapée des camps, refait surface, le visage défiguré et le corps disloqué, dans une Allemagne qui, occupée à survivre, oublie déjà son funeste passé. Nelly doit d’abord se rétablir et subir une série d’opérations chirurgicales qui changeront à tout jamais son visage. Elle s’en va ensuite à la recherche de son mari, Johnny, dont elle est encore amoureuse. Elle voudrait retrouver celui qui, avant-guerre, l’accompagnait au piano lorsqu’elle chantait Kurt Weill. Mais dans ce pays tout entier orienté par sa propre reconstruction, Nelly est un spectre dont personne ne veut entendre l’histoire. « Personne ne vous posera de question », lui dit-on. D’ailleurs, personne ne la croirait. Finissant par retrouver Johnny, qui ne la reconnaît pas mais lui trouve une troublante ressemblance avec la femme qu’il croit morte aux camps, Nelly découvre peu à peu qui fut cet homme qu’elle a aimé et qui l’a livrée aux mains des nazis. 

    Quelle place trouver dans cette Allemagne, à l’heure zéro ? « Kein Rückkehr für uns », s’entend-elle dire : les survivants ne doivent espérer aucun retour possible dans ce pays. Johnny, qui s’est trouvé un emploi dans un cabaret, Le Phoenix, conclut avec Nelly un odieux marché : qu’elle se fasse passer pour sa femme et qu’ils se partagent ainsi l’héritage de sa famille morte aux camps. L’amour aveugle pour cet homme l’amène d’abord à s’en faire l’objet. Réduite au silence, elle se plie à la mascarade et au mensonge qu’il lui propose. 

Phoenix

    Face au silence auquel elle se voit contrainte, Nelly finira par ébaucher une solution. À ceux qui n’en veulent rien savoir, elle parviendra à faire entendre l’horreur qu’elle a vécue dans sa chair. À ceux qui s’empressent de tourner la page, elle réussira à faire entrevoir un bout de vérité, à la faveur d’une scène conclusive. Devant leurs amis d’autrefois, qui fêtent le « retour officiel » de la rescapée des camps, Johnny se met au piano pour accompagner Nelly. La voix d’abord hésitante et cassée finit par s’affirmer et retrouver son timbre. Une voix ne s’oublie pas : Johnny la reconnaît. De sans voix et de sans nom qu’elle était devenue, Nelly renaîtra pour chanter comme jadis Speak low. Une voix renaît sur un monde en cendres.

    Le réalisateur, Christian Petzold, a dédié son film à Fritz Bauer, qui fut l’initiateur des célèbres procès d’Auschwitz commencés en 1963 et qui permirent non seulement de juger une partie de ceux qui avaient été en charge de faire tourner l’usine de mort mais aussi de faire connaître à toute l’Allemagne l’ampleur du crime. Avec cette première vague de procès, un pays sort de sa passion de l’ignorance. Auschwitz devient le nom de l’horreur.

    Im Labyrinth des Schweigens. 1958. Francfort. Treize ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre. L’Allemagne d’Adenauer est sur la voie bien entamée de sa reconstruction. Elle fait de nouveau partie du concert des nations. Auschwitz semble désormais loin des mémoires. Hormis ceux qui l’ont vécu, qui sait ce qu’il s’y est passé ? Qui sait, ou qui veut savoir, que ce fut l’un des lieux de la barbarie nazie ? Comment l’intégrer à la mémoire et au récit historique ? Le jeune procureur Johann Radmann (qui incarne la figure historique de Peter Kalb) est né avec la guerre et ne peut donc pas être suspecté d’avoir participé au crime. Du crime, d’ailleurs, il ignore tout. La rencontre contingente avec un survivant des camps va l’amener à vouloir en savoir plus. Incité par Fritz Bauer, alors procureur général à Francfort, il va se plonger dans les archives minutieusement tenues par les nazis. Il y découvre l’étendue du meurtre, l’horreur du massacre, le sadisme des gardiens d’Auschwitz. C’est d’abord le « ne rien en vouloir savoir » des Allemands qu’il combat. Pour juger les criminels, qui furent les rouages directs de la machine de mort et qui désormais passent des jours paisibles en Allemagne, sans être un instant inquiétés, il s’agit de fonder en droit les actes criminels. Auditionner les victimes, éplucher les archives qu’en bon comptables de l’horreur les bourreaux d’Auschwitz ont tenues, extraire de ces archives les voix singulières des victimes, retrouver les auteurs des crimes, chercher les preuves. Confondre les bourreaux avec la parole des survivants. C’est aussi à son propre « je n’en veux rien savoir » que le jeune Johann s’affronte, lorsqu’il découvre que son propre père fut lui aussi adhérent au parti nazi. 

    Dans le dédale des archives et dans le labyrinthe du silence qu’est devenu son pays, Radmann tente de trouver une solution pour que l’horreur soit enfin connue de tous. Donner voix aux survivants, rendre justice pour inscrire dans l’histoire la vérité d’Auschwitz. Mais, « der Riss ist zu gross », la déchirure est trop grande et, face au réel insupportable, le jeune procureur puise dans les semblants et le symbolique : réciter le Kaddish devant le camp, rendre hommage à ceux qui restent et à ceux qui ont péri, donner une sépulture symbolique aux corps anonymes.

Labyrinthesilece

    Dans ces deux films, un sujet tente de faire avec le réel, sans jamais reculer. Nelly, survivante, retrouve sa voix et son nom. Elle peut de nouveau chanter à pleine voix. Johann, homme de droit, redonne voix aux suppliciés et rétablit un bout de vérité. Face au silence, il s’agit de faire entendre le plus singulier de chaque histoire, et de permettre le surgissement d’un peu de poésie et de métaphore devant l’insensé. La langue bureaucratique du troisième Reich ravalait l’humain à une chose et traitait le sujet comme un « Stück », un morceau à jeter. Cette langue qui bannissait toute poésie fut celle du meurtre méthodiquement planifié.

Nelly, seule, et Johann, aidé par Fritz Bauer, luttent à leur façon contre l’oubli et le silence, contre la passion de l’ignorance et la voix tue. Tous deux sortent du silence, dans son versant taceo, alors laissant entrevoir l’indicible et l’inexplicable. Schweigen prend son origine de l’ancien haut-allemand swigen, « se taire ». Nelly, qui par sa voix a pu faire revivre celle qu’elle était autrefois, cesse de se taire, quitte Johnny et tourne le dos au passé. C’est sur un speak low qu’elle s’en va : « Speak law/low, darling speak law/low. […] Time is so old and love so brief ». Pudiquement, avec les voiles de l’art, elle souligne, tout bas, ce qui fut. Le style de Johann Radmann est tout autre : il veut crier l’horreur à la face du monde, tout haut. Il a soif de justice et de vérité – « Speak law speak law ! » serait sa chanson. Tous deux tentent de dire l’indicible : avec les ressorts du langage, ils s’acharnent à cerner le réel, pour en dévoiler le point d’horreur, puis l’habiller des semblants que le régime nazi avait délibérément sacrifiés.

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