addiction

It follows : de la jouissance à l'épouvante

It follows : ça vous suit, ça vous poursuit, où que vous alliez. L’idée de cette épouvante, l’américain David Robert Mitchell l’avait depuis toujours : un cauchemar venait hanter ses nuits d’enfance. On le suivait. Chaque nuit était pour l’enfant un rendez-vous avec l’angoisse. Il confie qu’il ne se souvient maintenant plus de ses rêves : « La vérité, c’est qu’à partir d’un certain âge j’ai tout simplement cessé de m’en souvenir. Je faisais beaucoup de cauchemars et je pense que j’ai voulu en quelque sorte m’en débarrasser. Je vais dormir et quand je me réveille je ne me souviens de rien. Je pense que probablement tous ces trucs reviennent dans mon écriture. »(1)

 

On veut bien le croire : son dernier film It follows (2014), nominé au dernier festival de Cannes et Grand prix du festival de Gérardmer, a tout du cauchemar. Suite à son premier rapport sexuel, Jay, adolescente de 19 ans, est poursuivie par des visions horribles qui s'apparentent à des zombis. « The Thing », la Chose, la prend en chasse. Seule à les voir, elle doit tout faire pour échapper à ces fantômes qui marchent vers elle à pas lent et qui menacent de la tuer. Ses amis, prenant au sérieux ses visions et ce qu’elle leur en dit, lui viennent en aide.

L’histoire se passe à Detroit. Désertée, peuplée de fantômes victimes de la faillite économique et d'un système qui un jour enrichit et le lendemain appauvrit, la ville américaine est devenue pour le pays l’emblème d’un capitalisme dévastateur, le signe d’un essor économique fulgurant et de sa retombée tout aussi rapide. C’est sur le fond de cet univers post-industriel en déclin que D. R. Mitchell réalise son nouveau teen movie dans lequel des ados abouliques, désœuvrés et laissés à eux-mêmes, passent leur temps à regarder des films d’épouvante des années cinquante. Un imprévu va perturber le tranquille tableau de leur banlieue pavillonnaire. Jay fait la rencontre qu’il ne fallait pas. Hugh, son nouveau boyfriend, lui transmet une étrange maladie qui ne se contracte que par les rapports sexuels. Sitôt l’acte accompli, le sujet se voit poursuivi par une apparition humaine angoissante qui marche, lentement mais sûrement, vers lui. « It », ça, peut prendre les atours d’une vieille femme boiteuse, d’une folle hideuse, d’un parent, d’un ami ou de n’importe qui d’autre. A chaque fois c’est l’avancée muette de la menace qui, si on s’y laisse prendre, vous broie sous ses mains. A la différence d’une MST, il n’y a ici aucun moyen de se protéger. La seule façon d’y échapper, lui enseigne son copain, c’est, comme lui l’a fait avec elle, de coucher aussitôt avec quelqu’un d’autre pour « refiler » la Chose. Peu importe avec qui, pourvu qu’on s’en débarrasse. Si le suivant se laisse prendre, la Chose remonte le fil chronologique de la contamination et revient au précédent. « The Thing », Das Ding, fait son cinéma et s’invite sur scène, sous la forme localisable du zombi. Le scénario est implacable et ça marche.

 

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Ce film pourrait prêter à une lecture moralisatrice qui conviendrait bien au fond puritain de la société américaine. Face à la mort nouée à la sexualité, l’abstinence est la seule solution. Mais ce film qui est, selon son réalisateur, sans intention de message, offre davantage une lecture des effets du discours capitaliste sur le sujet contemporain qui doit composer avec une montée au zénith de l’objet et avec la promotion de l’impératif à jouir, surmoi qui dit « Jouis ! » et qui pousse à la consommation compulsive. Afin de se sauver de ces horrifiques visions de morts-vivants, il faut du rapport sexuel. La sexualité n’apparaît ici plus sur le versant de la rencontre, du désir et ou même du plaisir, mais sous la forme de l’injonction.  « Couche ! » pour « refiler » la chose à un autre.

Devant la sexualité qu’ils découvrent et la menace de mort qu’elle représente, les adolescents du film se retrouvent seuls et démunis, sans le secours d’aucun discours établi. Les adultes ici n’existent pas, on ne les voit pas et ces jeunes, errants sans désir, doivent se mettre en bande pour s’inventer des solutions face à une jouissance mortifère. La jouissance est cette chose muette qui vient droit vers eux, le regard fixe et déterminé, et qu'ils ne peuvent fuir. Cela revient toujours à la même place. La pulsion se présente à eux sous forme  mortifère et, tel un Drang qui insiste, réalise cette force constante qui rend la fuite inutile : « (…) il n’y a pas de fuite qui puisse servir contre elle »(2). La jouissance a beau sembler venir de l’extérieur, elle n’en est pas moins ce qui vise le sujet de l’intérieur. La fuite face aux morts-vivants n’est jamais que provisoire, elle est sans cesse à renouveler.

Jay se trouve prise dans l’engrenage infernal de l’impératif à jouir. Son ami l’introduit à un « Vas-y, jouis, là est ta survie en ce monde ». « Jouis par les voies mêmes où tu la Chose t'a attrapée. » Jamais assouvie, la jouissance fait alors retour dans le réel pour emporter le sujet avec elle. Entrée dans le cercle infini de la répétition et de son commandement, la jeune fille fait cette expérience qui la tire de l’ignorance : elle apprend, sans Lacan, que « (…) la jouissance, c’est le tombeau des Danaïdes, et qu’une fois qu’on y entre, on ne sait pas jusqu’où ça va. Ça commence à la chatouille et ça finit toujours par la flambée à l’essence. Ça, c’est toujours la jouissance. »(3) Une fois entrée dedans, Jay ne sortira pas de l’addiction imposée.

Partout dans le film, le regard obsède. Le spectateur devient lui-même obsédé par ce qui pourrait à tout moment surgir derrière les personnages. L’usage efficace du grand angle, de la vision circulaire et du hors-champ, l’emploi d’une caméra qui suggère plus qu’elle ne montre, rendent d’autant plus insistant l’objet du regard : « (…) une fois que vous savez, vous commencez à regarder. Et une fois que vous avez commencé à regarder, vous savez que cela peut arriver à n’importe quel moment, et il y a parfois de longs moments où vous attendez, perplexe. Vous allez faire cela tout le temps, c’est ça qui crée l’épouvante. » Face au hors-sens et à l’angoisse, la voix seule parvient à ménager des moments de répit : une amie de Jay lui lit des passages de L’Idiot de Dostoïevski. La lecture repose, elle met à distance le regard tout autant qu'elle introduit du semblant. Le texte lu à haute voix vient peupler le vide de sens dans lequel sont plongés les adolescents, comme ce passage du roman qui vient nommer l’Erwartung angoissée du condamné : « Avez-vous déjà senti ça quand vous avez peur ou bien dans des minutes réellement effrayantes, quand toute votre raison a beau être là, elle n’a déjà plus aucun pouvoir ? »(4) Tentative de nomination du hors-sens, la littérature vient un instant en secours du sujet en interposant un voile devant la pulsion de mort. La voix du texte creuse le manque et réintroduit un peu de désir, là où le regard, par la scène saturée par l’objet, élude le manque lui-même et voue le sujet à un trop-de-jouissance.

Usant des ficelles du film d’horreur, David Robert Mitchell parvient à serrer une vérité sur la période contemporaine : l'invitation à la jouissance, qui est faite au sujet, livre celui-ci à un pousse-à-jouir qui peut vite faire place à l'addiction. Comme l’indique M.-H. Brousse dans l’éditorial de La cause du désir, n°88, l’addiction, incitation à la consommation, est ce qui vient nommer le rapport symptomatique actuel du sujet à l’objet, tel que l’y force le capitalisme : « La généralisation du terme “addiction” est le symptôme qui réalise l’accomplissement de cette montée [en force du surmoi]. Addict est le nom de symptôme de la jouissance, et le succès du terme rend manifeste le triomphe de cette dernière sur le désir (…). »(5) It follows pointe ce rapport obligé à une sexualité désertée du désir. Jay et ses amis y sont livrés, le malaise ressenti vire à l'épouvante devant l'éternel retour de la pulsion de mort. 

Dans une ville meurtrie par le capitalisme et vidée de ses âmes, D. R. Mitchell donne à voir la perplexité des adolescents devant la promotion d'une jouissance qui œuvre en silence et face à laquelle ils n’ont sous la main aucun discours pour faire barrage. Seuls face à « un plus-de-jouir qui se présente sous son aspect le plus anxiogène »(6), ils doivent s’inventer, en bande, et dans l'urgence, un bricolage provisoire et donc à réitérer. Devenus les esclaves du féroce pousse-à-jouir contemporain, devenus les objets d’un insistant « ne cesse pas de jouir » qui ne leur laisse de temps pour aucun désir, ils ont à inventer un savoir-y-faire, aussi précaire soit-il. Car c’est à reproduire encore et toujours. « It follows » : ça ne lâche pas le sujet d’une semelle, ça se refile d’un sujet à l’autre, dans une suite sans fin. Traqués par la jouissance, les sujets ne peuvent qu’en être addicts, car là est leur salut. Même lorsque Jay, à la fin du film, se pense sauvée, le spectateur redoute de voir surgir derrière elle un nouveau mort-vivant. A suivre… 

 

(1) : “It follows. Director David Robert Mitchell on nightmares, sex and comic books”, 02/2015. Article disponible sur www.comikbook.com

(2) : Freud S., « Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 14.

(3) : Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 83.

(4) : “Sex is a scary killer in this early contender for 2015’s best horror movie”, 09/2014. Article disponible sur www.complex.com

(5) : Brousse M.-H., “L’Expérience des addicts ou le surmoi dans tous ses états”, in La cause du désir n°88, Navarin éditeur, p. 6.

(6) : Miller J.-A., “Une fantaisie”, Mental n° 15, p. 19.

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