Dora Maar et l'écran Picasso

Après avoir été très engagée dans le milieu surréaliste et s’être fait remarquer pour son travail photographique, Dora Maar est devenue, pour le monde, à partir de 1936, la muse de Picasso. Longtemps on n’a retenu d’elle que sa relation avec le peintre, comme si la personne de ce dernier était venue faire écran à l’œuvre de cette femme. On admire tableaux et dessins qu’il a faits d’elle ; le titre de l’un d’eux en particulier reste telle une nomination : une femme qui pleure. Cette relation, par bien des aspects, a été un ravage pour Dora – après sa rupture avec Picasso, elle a traversé une grave crise et dû être hospitalisée. Quel lien y aurait-il entre cette relation-ravage et le fait qu’on ait pu oublier à ce point tout ce qu’elle avait fait avant de connaître le peintre ? Que s’est-il passé pour elle dans la rencontre avec Picasso ? 

Le Centre Pompidou vient de consacrer à l’artiste une grande rétrospective. Cette exposition « Dora Maar » (1) coïncide avec un autre événement, la traduction en français de l’ouvrage très conséquent que l’historienne et critique d’art Victoria Combalía lui a consacré : Dora Maar. La femme invisible (2). Ce fruit d’un long travail de recherche et d’entretiens téléphoniques avec l’artiste, durant les trois dernières années de sa vie, nous donne à voir un portrait bien plus en nuances que celui jusqu’alors diffusé. Son désir de mieux connaître et faire connaître l’œuvre de l’artiste a conduit V. Combalía à aller au-delà de la légende à laquelle Dora Maar avait été réduite. D’ailleurs, la biographe avait choisi pour titre de la version originale en espagnol (parue en 2013) le signifiant « au-delà » : Más allá de Picasso, au-delà de Picasso. « Madame Maar, je ne veux pas parler de Picasso, je veux parler de vous », avait-elle dit à Dora Maar lorsqu’elle l’avait contactée la première fois. Le résultat en est un portrait qui donne toute sa place à la singularité d’une femme. L’auteure va au-delà de l’écran des lieux communs et des évidences. Au lieu de la femme peinte par un homme, au lieu du modèle et de la maîtresse, il y a une énigme. 

Mais surgit cette question : pourquoi Dora, alors connue dans les années trente, engagée et reconnue pour son travail, est-elle devenue si invisible ? – signifiant choisi pour le titre français. Questionnons cette invisibilité.

Quand elle rencontre Picasso, Dora Maar avait déjà tracé une voie singulière dans le monde et l’art. V. Combalía revient en détail sur son itinéraire, ses premiers travaux photographiques et son inscription dans le surréalisme. Man Ray a dit d’elle qu’elle était « une photographe accomplie dont les photos montraient de l’originalité et une vision surréaliste » (3). Ses montages, mystérieux et envoûtants, témoignent d’une sensibilité à l’inquiétante étrangeté. Nombreuses sont ses photographies qui mettent en scène le corps – des bouts de corps – de la femme. Je pense à "Nu et chandelier", "29 rue d’Astorg", "Onirique", "Les Années vous guettent" ou encore "Assia, nu à l’ombre". Je pense à celles où elle se met en scène, ou encore aux portraits d’autres femmes, Jacqueline Lamba notamment. Dora Maar, dans les années trente, semble avoir trouvé dans la photographie un lieu pour saisir quelque chose du corps et du féminin, soulignant sa part énigmatique.

Pour V. Combalía, si l’œuvre de Dora Maar a longtemps été oubliée, c’est en partie à rapporter à l’épisode de sa vie avec Picasso : « Le fait que Dora abandonne pratiquement totalement la photographie, passe à la peinture lorsqu’elle fait la connaissance de Picasso et qu’elle se retire dans sa maison de Paris et dans celle de Ménerbes pendant plus de quarante ans est l’un des motifs de son oubli et de la méconnaissance de son importante œuvre surréaliste ».

Il est vrai que cet élan créateur paraît brisé lorsque Dora Maar commence à fréquenter Picasso. Cette relation, qui dura sept ans, marque comme un coup d’arrêt à cette première période de création. Le peintre, qui affectait une certaine distance à l’égard de la photographie et du surréalisme, incite sa compagne à se tourner vers la peinture. Dora Maar n’abandonne néanmoins pas la photo, même si Picasso et son œuvre en deviennent un objet électif, comme en témoigne par exemple les portraits et le travail photographique autour de Guernica. 

Dans le même temps, Dora Maar se fait davantage connaître par les œuvres de Picasso : d’artiste, elle devient muse et modèle. C’est la fameuse série de portraits. Celui de 1937, "La femme qui pleure", parle davantage du regard de Picasso lui-même sur la femme (4) qu’il n’attrape l’énigme d’une féminité.

Avec l’épisode Picasso, semble s’être opérée pour Dora Maar une traversée du plan de l’image : là où auparavant elle photographiait le corps des femmes, son corps devient, avec le peintre, objet d’une représentation. Le regard bascule : de regard qui photographie, elle devient regardée. Et dans le même temps, elle cesse de photographier des femmes pour photographier Picasso et son travail. Elle tenait d’ailleurs beaucoup, selon Brassaï, à occuper cette place exclusive de photographe de Picasso et de son travail (5). Cette double bascule du regard vaudrait d’être interrogée.

On peut s’interroger aussi sur la place à laquelle Dora Maar a mis Picasso. Dans le chapitre « La passion, la jalousie », V. Combalía revient sur les lettres que Dora envoyait à Pablo. En 1936, elle lui écrit : « Je vous aime, et c’est ainsi que je veux aimer comme tous ces chiens » ; « J’ai envie de vous voir tout le temps ». Pour la biographe, cet amour illimité s’apparente à de la soumission et du masochisme. Devant Picasso, Dora se fait chaque fois plus suppliante : « Je vous aime je ferai ce que vous voudrez je m’inclinerai devant vous devant votre travail devant ceux que vous aimez ou vous avez aimé . […] je vous attendrai aussi longtemps que vous voudrez des années si vous le désirez… » ou encore : « Qu’est-ce que j’ose venir faire dans votre vie ? » (6) Jalouse à chacune des aventures de Picasso, elle écrit : « j’ai une telle peur de vous perdre » (7). En 1940, elle adresse à Picasso cette invention langagière : « Adora Picasso » (8).

Cette Adora Picasso n’a-t-elle pas fait de Picasso un écran à son être et son œuvre ? Tout entière dédiée au peintre durant sept ans, elle connaît « une chute dans la folie » lorsque Picasso la quitte pour Françoise Gilot. Que peut-il y avoir après Picasso ? Dora Maar le dit : « Après Picasso, il n’y a que Dieu. » (9) Cela nous oriente sur la place que Picasso a pu occuper pour elle. Cela m’inspire ces questions : dans quelle mesure Dora s’est-elle identifiée à cette image de muse et d’objet de la peinture d’un autre, la muse venant à son tour faire écran à sa féminité ? Dans quelle mesure s’est-elle identifiée au regard du peintre, pour que de femme, on la dise muse ? Dans quelle mesure s’est-elle contemplée et perdue dans le regard d’un homme, venant faire écran à la recherche qu’elle avait initiée sur le féminin ? Picasso n’est-il pas devenu un masque, qui « exsisterait à la place du vide où je mets La femme » (10) ? – suivant les mots de Lacan dans sa préface à L’Eveil du printemps. Il nous revient d’interroger la participation du sujet dans cette opération : pour Dora Maar, en regard de quel vide Picasso est-il venu ? 

1 : « Dora Maar », Centre Pompidou, 5 juin-29 juillet 2019: « À travers plus de 400 œuvres et documents, en provenance de 80 prêteurs et de fonds du Musée national d’art moderne, le Centre Pompidou rassemble l’œuvre dispersée de Dora Maar de manière inédite et en propose une lecture nouvelle. »

2 : Combalía V., Dora Maar. La femme invisible, invenit, 2019. Trad. de l’espagnol, Dora Maar. Más allá de Picasso, Barcelone, Circe, 2013.

3 : Ibid., p. 55.

4 : Arpin D., Couples célèbres. Liaisons inconscientes, Paris Navarin/Le Champ freudien 2016, p. 188-189, citant Laurent É., La Bataille de l’autisme. De la clinique à la politique, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2012, p. 38.

5 : Combalía V., Dora Maar, op. cit., p. 55.

6 : Ibid., p. 154.

7 : Ibid., p. 170.

8 : Ibid., p. 188.

9 : Ibid., p. 211.

10 : Lacan J., « L’éveil du printemps », in Wedekind F., L’Éveil du printemps,tragédie enfantine, Paris, Gallimard, 1974, p. 12.

 

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