Gravity

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  • Le 15/03/2014

Gravity, la voix incorporée

At 372 miles above the earth there is nothing to carry sound, no air pressure, no oxygen. Life in space is impossible. Ainsi s’ouvre le dernier film d’Alfonso Cuaron, Gravity : dans l’espace, il n’y a rien pour porter le son. Cet incipit signifie-t-il que la voix est indispensable à la vie humaine, au même titre que l’oxygène et la pression atmosphérique ?

Gravity image

Deux astronautes américains, Matt Kowalsky et le docteur Ryan Stone sont partis effectuer des réparations sur le télescope Hubble. C’est la dernière mission de Kowalsky avant son départ en retraite, et c’est la première sortie dans l’espace pour Stone. Ils sont soudain avertis par la base de contrôle de Houston qu’ils doivent immédiatement quitter les lieux en raison d’une pluie de débris qui se dirigent droit sur eux. Ils ne parviennent pas à partir à temps et leur navette est littéralement pulvérisée. Ils devront alors regagner la station spatiale internationale pour retourner sur Terre. S’engage une lutte contre l’apesanteur. Dans sa course, Stone, qui sera la seule survivante de l’expédition, doit s’accrocher aux objets qu’elle croise sur son chemin, sans quoi son corps partirait à la dérive.

Gravity nous montre un espace que la technologie a transformé en un vaste dépotoir. S’y entassent les objets déchets produits par la science. Si l’angoissant dans le film est certes l’Erwartung de la mort qui guette, c’est surtout de voir que les hommes - les astronautes, sont menacés de s’ajouter à la liste de ces restes. Dans cet amas de détritus, rien ne vient plus les en distinguer.

Car dans Gravity, les hommes ont perdu ce qui leur donnait leur lest. Les corps sont déjetés dans l’apesanteur, les voix ne portent plus, rien de ce qui faisait l’étoffe d’un sujet n’existe plus. Objets parmi les objets de consommation, les corps chutent dans le tout-à-l’égout de l’espace.

Objet a, pas commun

Ce qui ordinairement leste un sujet n’est pas l’objet du commerce ou de la technologie, mais autre chose de plus insaisissable et qui fait la cause de son désir, ce que Lacan nomme objet a. Dans le Séminaire X, l’objet est défini comme reste de la division subjective, quelque chose qui est le reste, l’irréductible du sujet. C’est le a. Le a est ce qui reste d’irréductible dans l’opération totale d’avènement du sujet au lieu de l’Autre, et c’est de là qu’il va prendre sa fonction.[1]

Produit d’une perte corporelle, d’une coupure, le petit a a le caractère d’objet chu. Il est dans le corps, du fait de cet engagement dans la dialectique signifiante, quelque chose de séparé, quelque chose de sacrifié, quelque chose d’inerte, qui est la livre de chair[2] De cette chute il devient cause : la cause est déjà logée dans la tripe et figurée dans le manque. Il y a une hantise de la tripe causale[3]

La voix, élevée au rang des objets a, aux côtés de l’objet oral, l’objet anal et le regard, présente cette structure de coupure : Pour le sujet en train de se constituer, c’est bien du côté d’une voix détachée de son support que nous devons chercher le reste[4] Morceau de corps, livre de chair, tripe… C’est par la perte que la voix entre en fonction. Sans doute le produit le plus intime du parlêtre, elle n’est pas à confondre avec les énoncés ni la parole. Elle est ce produit du corps qui fait la marque du sujet parlant, timbre qui se fait entendre derrière ses dits.

Au-delà des diverses guises qu’il peut revêtir, l’objet a se distingue de l’objet commun, d’être ce reste réel qui échappe à la saisie et à la représentation. Lacan précise ce qui différencie l’objet a de l’objet banal. Antérieur à la constitution du statut d’objet commun, communicable, socialisé[5] il est ce qui manque, est non spéculaire, n’est pas saisissable dans l’image[6] Là où les objets du commerce sont monayables, échangeables et ont une image. Objets visés par le désir et non causes du désir.  

L’astronaute et la voix

Dans le séminaire XVII, Lacan évoque les astronautes qui sont allés récemment sur la Lune : Ces astronautes, comme on dit, auxquels il est arrivé au dernier moment quelques menus ennuis, ils s’en seraient probablement beaucoup moins bien tirés (…) s’ils n’avaient été tout le temps accompagnés de ce petit a de la voix humaine[7] Que devient la voix dans Gravity ? 

La voix c’est celle émise depuis la base de Houston, qui dirige les opérations et maintient le lien des astronautes aux terrestres. La voix est aussi celle de Kowalsky, qui  humanise et qui rassure, qui séduit la jolie Dr Stone et la guide dans chacun de ses gestes. Quand soudain ces voix cessent - car Kowalsky disparaît à son tour - Stone se retrouve seule au milieu du vide spatial. Au désespoir, elle se met à parler et à envoyer à l’aveugle des messages à la Terre, dans la vaine tentative de maintenir le contact avec l’Autre pour se maintenir vivante comme parlêtre.

La voix, c’est aussi celle de cet Inuit que par chance Stone capte avec sa radio. Même si elle ne comprend rien à sa langue, elle lui parle et un dialogue hors sens s’engage. Derrière la voix humaine qui chantonne, on entend un chien aboyer puis un bébé pleurer. Le surgissement de ces voix terrestres au beau milieu de l’espace fait cesser l’angoisse devant le silence et le vide. Stone peut à nouveau se situer comme parlêtre parmi les parlêtres.

La voix, c’est enfin celle que Stone avait perdue depuis la mort brutale de sa petite fille suite à une banale chute. Elle avait pris la fuite dans le travail et occupait ses temps libres à écouter les voix de la radio. Il fallait surtout que rien ne parle de cette perte.

Afin d’appréhender dans sa logique la fonction de la voix dans Gravity, je retiendrai deux énoncés de Lacan, empruntés au Séminaire X.

1. Si la voix au sens où nous l’entendons a une importance, ce n’est pas de résonner dans aucun vide spatial. La plus simple immixtion de la voix dans ce que l’on appelle linguistiquement sa fonction phatique (…) résonne dans un vide qui est le vide de l’Autre comme tel, l’ex-nihilo à proprement parler[8] La voix résonne dans le vide de l’Autre car, d’être barré, l’Autre n’est pas une consistance mais un lieu. C’est le « pas d’Autre de l’Autre » qui fait le sujet se retrouver seul face au manque dans l’Autre. L’Autre n’offre aucune garantie.

Les voix de Gravity, qu’elles soient de Kowalsky, de la base à Houston ou de l’Inuit, sont exemplaires de ce que la voix ne répond de rien. Elles servent à la seule fonction phatique de maintenir le contact, au-delà de tout souci de message. La voix répond à ce qui se dit, mais elle ne peut en répondre[9]

2. Pour qu’elle réponde, nous devons incorporer la voix comme l’altérité de ce qui se dit. (…) Une voix ne s’assimile pas, mais elle s’incorpore, c’est là ce qui peut lui donner une fonction à moduler notre vide[10]

C’est par la voie de l’Einverleibung que la voix prend sa fonction. D’abord perdue, revenant de l’extérieur depuis l’Autre, elle est récupérée par le sujet sur le mode de l’incorporation. Incorporer n’est pas assimiler. Assimiler = rendre semblable, identique. Incorporer = faire retour au Leib du sujet, à sa chair vivante et jouissante. Le sujet ne devient pas identique à sa voix (puisqu’il en est définitivement séparé) mais récupère celle-ci comme bout de corps qui lestera sa parole.

Ainsi Ryan Stone, captant l’objet voix qui gît derrière la suite des phonèmes produits par l’Inuit, récupère la voix venant de l’Autre et se restaure comme sujet d’énonciation. Elle retrouve la voix qui permet de faire l’attache entre le sujet et l’Autre. C’est ce qui la sauvera. Elle y retrouvera son lest : Communément, le sujet produit la voix. Je dirai plus, la fonction de la voix fait toujours intervenir dans le discours le poids du sujet, son poids réel[11] 

Article publié dans Lacan Quotidien

http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2013/11/LQ351.pdf 



[1] Lacan J., Le séminaire, livre X, L’Angoisse, Seuil, Paris, 2005, p. 189.

[2] Ibid., p. 254.

[3] Ibid., p. 250.

[4] Ibid., pp. 316-317.

[5] Ibid., p. 108.

[6] Ibid., p. 294.

[7] Lacan J., Le séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1991, p. 188.

[8] Lacan J., Le séminaire, livre X, L’Angoisseop. cit., p. 318.

[9] Ibid., p. 318.

[10] Ibid., pp. 318-320.

[11] J. Lacan, Le séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Editions La Martinière et Le Champ Freudien Editeur, Paris, 2013, p. 458. 

Voix objet a Autre corps