Heimat, de Edgar Reitz

Heimat, chronique d'un désir impossible

« Heimat » est un signifiant qui insiste dans l'œuvre du cinéaste allemand Edgar Reitz. Après avoir réalisé pour la télévision la série en trois volets, Heimat[1], le voici qui réalise un nouveau film en deux chapitres : Heimat I - Chronique d’un rêve, et Heimat II – L’exode. Le cycle télévisé qui retraçait la vie de la famille Simon dans le village fictif de Schabbach, mettait en scène, sur pas moins de cinquante heures, les tourments de l'histoire de l'Allemagne au 20ème siècle. Son dernier film, Die andere Heimat - Chronik einer Sehnsucht, se situe cette fois-ci dans les années 1840 et constitue en quelque sorte les origines. Depuis ainsi plus de 30 ans, E. Reitz s’intéresse à une même chose : la Heimat. "Aussi longtemps que je vivrai, je tournerai ce film"[2], dit-il. Il ne cède pas sur son désir : sans cesse il y revient, comme s’il voulait épuiser ce signifiant jusqu’à son dernier terme.

Heimat 2 l exode

Sur fond de pauvreté, d'oppression et de révolte, son nouveau film est centré sur le personnage de Jakob Simon. Nous sommes à la veille de la révolution de 1848 : les esprits, portés par les idéaux de la Révolution de 1789, crient à la liberté et aspirent à la démocratie. Les années 1840 sont également marquées par un exode important : à la recherche d'une vie meilleure, les Allemands partent en masse vers les Etats-Unis, l’Argentine, le Brésil. Le nouvel épisode de Heimat évoque l'aspiration vers cet Ailleurs.

Le film conjoint dans son titre deux signifiants qui posent au francophone une difficulté de traduction : Heimat / Sehnsucht. Le titre français conserve le mot « Heimat » et traduit « Sehnsucht » par « rêve » : Heimat, chronique d'un rêve.

De quoi Heimat est-il le nom?

Le dictionnaire Duden définit Heimat comme le pays où l'on est né et où l’on a grandi, le lieu où l'on se sent chez soi[3]. Le mot dérive de la racine « Heim », foyer, que l'on retrouve au cœur de l'Unheimlich dont Freud a fait l'étude. Le dictionnaire précise l’usage du terme : on peut avoir une seconde Heimat, on peut quitter ou perdre sa Heimat, comme s’en trouver une nouvelle. Heimat ne désigne donc pas seulement la terre natale et, à l'inverse, toute terre natale ne prend pas forcément valeur de Heimat. Heimat, c’est le lieu que le sujet reconnaît comme chez-soi.  

« Trésor où réside le bonheur », « paradis secret », le film fourmille d’expressions pour cerner ce lieu fictif où le sujet aspire à retrouver son être. C'est l'ailleurs idéalisé, la terre d’exil. C’est Ici et Là-bas, Eldorado et lieu regretté de l’enfance. L'écrivain Bernhard Schlink le désigne comme utopie, « Nichtort » : lieu de nulle part[4]. Heimat, c'est enfin plus largement un sentiment, une aspiration, une idée, une « Sehnsucht ». L'allemand dit d’ailleurs : « Sehnsucht nach Heimat », les deux termes se répondant l’un à l’autre.

« Sehnsucht » : le signifiant est encore plus complexe. Dans leur dictionnaire, les frères Grimm le définissent comme une "Krankheit des schmerzlichen Verlangens“[5] : un désir douloureux qui rend malade, qui fait souffrir[6]. Pathos attaché au désir. Wunsch insatiable, soif qu’on n’étanche pas, désir en attente : c'est un élan qui jamais ne trouvera son objet. Et qui, de ne pas rencontrer son objet, continuera d'agiter le sujet et de le faire désirer dans la souffrance, toujours. Cela assone avec la mélancolie, la nostalgie, ou encore la saudade. Le mot français « rêve » peine donc à traduire « Sehnsucht ».

Dans Heimat, à quoi le héros aspire-t-il? Jakob est un doux rêveur qui ne partage pas grand-chose avec sa famille. Peu doué pour le travail manuel, il répugne à travailler à la forge comme le père, et le travail aux champs lui est tout aussi insupportable. Il objecte au discours du maître, il se cabre, il résiste. Il est toujours à chercher refuge dans la forêt sous un arbre ou dans une prairie. Autodidacte et polyglotte, il passe sa vie dans les livres. Il lit des récits d'explorateurs partis au Brésil étudier les Indiens d’Amazonie et leur langue. Jakob a appris cette langue car il aspire à rejoindre ce lointain pays qui ne connaît pas l’hiver ni le froid, ce pays où il n'y a pas d'ombre et où les roses fleurissent à Noël

Sa véritable Heimat, c'est la langue, les mots. Il veut découvrir la loi secrète qui relie toutes les langues, l’ombilic d’où toutes elles jaillissent. Il étudie les langues des peuples d’Amazonie. Dans le village on le surnomme l'Indien. Il se prépare au grand voyage et ne parle que de ça, il se dit prêt à emmener la jeune Jettchen avec lui. Il ne partira pourtant jamais. C’est Gustav son frère, rival de toujours, qui ira à sa place. Brésil, Heimat impossible?

Heimat image

Heimat est le film d'un désir impossible.

Le film met en scène une logique du ratage : le héros n’est jamais là où il faut. Son désir est impossible. Jakob n'épousera pas la femme qu'il aime. Son frère la lui dérobe quasiment sous ses yeux et, plutôt que de se battre, il choisit la fuite. Jakob ne partira pas au Brésil et restera auprès de ses parents. Troisième reculade : il fuira devant Alexander von Humboldt, venu spécialement lui rendre visite à Schabbach afin d’échanger sur la découverte linguistique que Jakob a faite et a communiquée au vieux savant. Von Humboldt dira, dans une formule venant dénuder la vérité subjective du héros, que Jakob fuit devant sa propre gloire. « Puisse-t-il ne pas fuir la science. », rajoute-t-il. La logique de la fuite trouvera-t-elle un point d’arrêt ?

Tel Hamlet, Jakob est le héros du désir impossible. Il semble même se soutenir de cet impossible, rappelant en cela la position du sujet obsessionnel à l’endroit du désir, dont Lacan a dégagé les coordonnées. A la différence du sujet hystérique, qui se soutient d’un désir insatisfait, l’obsessionnel est animé d’un désir impossible - cette impossibilité étant chez lui la condition même du désir. Dans le Séminaire VI, Lacan indique que l’obsessionnel est celui qui met son désir en attente: « Ce jeu avec l’heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l’obsessionnel à son désir. »[7] Plus loin : « L’obsessionnel est quelqu’un qui n’est jamais véritablement là où quelque chose est en jeu qui pourrait être appelé son désir. Là où il risque le coup, apparemment, ce n’est pas là qu’il est. Du $, de la disparition du sujet au point d’approche du désir, il fait, si l’on peut dire, son arme et sa cachette. Il a appris à s’en servir pour être ailleurs. »[8]

Au fil du temps Jakob s’est construit une cachette pour mieux s’éclipser, au cas où son désir risquerait de se satisfaire. Le Brésil, la rencontre amoureuse, ne sont pas pour tout de suite : «  (…) c’est toujours à demain que l’obsessionnel réserve l’engagement de son véritable désir. »[9]

Jakob est à l’heure des rendez-vous manqués. Il s’éclipse et recule devant son désir. « Tout a un temps et tu arrives trop tard », lui lance sa grand-mère. Sa Heimat, « (…) il s’agit de ne pas l’approcher »[10], en restant « (…) hors du jeu ».[11] C’est précisément en la maintenant comme impossible, comme objet abstrait, que Jakob peut continuer de la désirer.

Une référence prise chez Goethe éclaire singulièrement la position subjective du personnage : "Or si, comme on le dit, le bonheur suprême réside dans la mélancolie [Sehnsucht], et si la vraie mélancolie ne doit avoir pour objet que l’inaccessible, tout concourait, pour faire du jeune homme, que nous suivons ici dans ses égarements, le plus heureux des mortels."[12]

Heimat, lieu inaccessible du désir

L’être de Jakob est tout entier tendu vers l’inaccessible. Le dernier volet du cycle de E. Reitz apporte un qualificatif à la Heimat : "die andere Heimat", l'autre Heimat. On peut y entendre l'Autre scène ou l'Ailleurs, innommable et impossible à rejoindre. Heimat est le nom du désir de l’homme, pris ici dans son versant d’impossible. Heimat : autre nom de la cause indicible du désir. « Une nostalgie lie le sujet à l’objet perdu, à travers laquelle s’exerce tout l’effort de la recherche. »[13] Cet objet définitivement perdu,  le cinéaste tente de le retrouver par la création : « Je pense que ce que l’on nomme Heimat est un sentiment que l’on ne peut fixer que par la seule représentation artistique. Heimat est en réalité toujours quelque chose de perdu. »[14] « On ne peut pas posséder la Heimat. Mais (…) ce que l’on a perdu, on peut le récupérer par l’œuvre d’art. »[15] Heimat est le nom d’une irréductible perte, dont Edgar Reitz a fait la cause de sa recherche artistique.  

Article publié dans Lacan Quotidien
Para leer este aticulo en castellano, haz clic aqui :http://www.eol.org.ar/la_escuela/Destacados/Lacan-Quotidien/LC-cero-356_2.pdf

[1] Heimat - Eine deutsche Chronik (1984), Die zweite Heimat - Chronik einer Jugend (1993) et Heimat 3 - Chronik einer Zeitenwende (2004)

[2] Traduit par moi, de : Margret Köhler, Edgar Reitz über "Die andere Heimat" : "Die Menschen sehnen sich nach Sicherheit", 28.08.2013, Bayerisches Fernsehen, http://www.br.de/fernsehen/bayerisches-fernsehen/sendungen/kino-kino/edgar-reitz-die-andere-heimat-interview-100.html

[3] Duden, Bibliographisches Institut & F.A. Brockhaus AG, Mannheim, 1999, Band 4, p. 1718.

[4] Bernhard Schlink, Heimat als Utopie, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 2000.

[5] Deutsches Wörterbuch von Jacok und Wilhelm Grimm, dtv, München, Band 16, p. 157.

[6] On trouve ainsi, dans le dictionnaire Duden en ligne, la suite de synonymes : Bedürfnis, Begierde, Gier, Lust, Wunsch, Hunger, Sehnen Durst. Le dictionnaire relève également les épithètes qui fréquemment s’adossent au terme : unerfüllt, ungestillt, unstillbar, unbestimmt, unerfüllbar. Sehnsucht serait donc l’objet d’un désir indicible et voué à n’être jamais satisfait.

http://www.duden.de/suchen/dudenonline/sehnsucht

[7] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre V. Le désir et son interprétation, Paris, Editions de la Martinière et Champs freudien éditeur, 2013, p. 350. 

[8] Ibid., pp. 504-505.

[9] Ibid., p. 505.

[10] Ibid., p. 504.

[11] Ibid., p. 505.

[12] Johann Wolfgang von Goethe, Poésie et vérité. Souvenirs de ma vie, trad. Pierre du Colombier, Aubier, 1941, p. 350.

[13] Jacques Lacan, Le séminaire, livre IV. La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 15.

[14] Traduit par moi, de : Bernd Sobolla, Geschichte des Jahrhunderts : Die andere Heimat, 02.10.2013, Deutsche Welle, http://www.dw.de/geschichte-des-jahrhunderts-die-andere-heimat/a-17131186

[15] Traduit par moi, de: Hans Günther Pflaum, Weggehen und zurückkehren – Edgar Reitz über „Die andere Heimat“, 09.2013,

http://www.goethe.de/kue/flm/far/de11622764.htm

Obsessionnel désir