Je mourrai pas gibier

Je mourrai pas gibier : Quand la parole se démet.

Le roman de Guillaume Guéraud, Je mourrai pas gibier[i], paru en 2006, a fait date dans la littérature de jeunesse, pour la violence extrême dont il fait le récit. Il retrace la logique qui conduit à un acte de violence un adolescent livré à des énoncés de haine des autres et pour lequel la parole ne s’offre plus comme ressort efficace pour faire valoir son être : « Ne savons-nous pas qu’aux confins où la parole se démet, commence le domaine de la violence, et qu’elle y règne déjà, même sans qu’on l’y provoque ? ». Ce propos de Lacan, cité par Miquel Bassols dans son article « Acte de violence »[ii], s’offre comme une boussole dans notre lecture de ce roman.

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Le village de Mortagne est depuis toujours structuré par une série d’énoncés qui assignent chacun à une place : on travaille soit dans la vigne, soit dans le bois. Chaque clan hait l’autre : « La haine ne divisait ordinairement pas les scieurs, au contraire, elle leur servait de ciment car elle ne visait que les vignerons.[iii] » Tous les hommes partagent néanmoins un même trait : tous chasseurs. C’est une question de survie, comme le prescrit le mot d’ordre du village : « Je suis né chasseur ! Je mourrai pas gibier ! ». Si je ne tue pas, je serai tué. Le lien social est réduit à la pure rivalité.

Martial, adolescent, fait partie des gens du bois : dans sa famille, on travaille tous à la scierie. On attend de lui qu’il suive le même chemin. Il choisit un mode singulier de s’inscrire dans l’Autre, en faisant son stage chez un luthier, « pour aller voir ailleurs », « simplement par curiosité[iv] ». Seulement, Frédo, un ami de son grand frère, lui lance avec haine : luthier, « c’est un métier de pédé ». L’insulte a un effet ravageur. Elle vise l’adolescent, mais le roman ne dit pas en quel point obscur. Martial arrête tout, le stage, le lycée, le bois, et s’inscrit en mécanique, « Histoire de faire chier tout le monde sans faire dans la dentelle.[v] »

Cette décision a pour effet de l’éloigner de son village : son lycée est loin, il passe la semaine à l’internat et rentre le week-end. Sur le chemin de la maison, il croise chaque vendredi soir à l’arrêt de bus un autre esseulé, Terence, un simple d’esprit, un « pleu-pleu ». C’est l’idiot du village. Ni du bois, ni de la vigne, ni chasseur, il est un vagabond insituable. Alors, Martial commence à sympathiser avec lui. Et, à force de faire chaque semaine un bout de chemin ensemble, une rencontre a lieu entre ces deux solitudes. Sauf qu’un jour, Terence n’est pas au rendez-vous.

Martial apprend que Frédo est allé lui casser la gueule pour se défouler. Frédo déclare tout tranquillement : « Le pleu-pleu est pas né chasseur. […] Autrement dit : Le pleu-pleu mourra gibier. » Martial court chez Terence et le trouve sur le carreau. Il le soigne, panse ses plaies, le nourrit. Martial, au désespoir, se confie alors à un ami qui lui dit qu’il n’y a pas d’issue à Mortagne. Qu’il faut partir, car « On n’a pas les armes qu’il faut pour changer les choses ![vi] ». Aussi, quand le week-end suivant Terence se fait à nouveau battre à mort par Frédo, Martial prend au pied de la lettre ce que lui a dit son ami : quand la parole ne sert de rien face à la haine et la violence, seule la mort peut y mettre un terme.

Le lecteur sait d’emblée que ça se termine mal car le roman s’ouvre par l’arrivée des gendarmes sur la scène du massacre. Martial, après avoir constaté la mort de Terence, retourne à la maison familiale. Ce jour-là on fête le mariage de son frère. Il saisit une carabine et, depuis la fenêtre de la chambre de ses parents, tire dans le tas, pour « balayer Mortagne de la surface de la Terre[vii] ».

Dans ce récit, la violence est physique et symbolique. Le massacre commis par Martial, Terence retrouvé défiguré, la violence d’un discours, l’appel à la haine. Les insultes ont le dernier mot. Les assignations pleuvent. Qui refuse de s’y plier n’a d’autre choix que de partir. Martial décide de supprimer tous ces porteurs d’énoncés pousse-à-la-violence, tous ceux qui font offense à la singularité. Face à l’insupportable, il choisit le passage à l’acte : le sujet bascule hors scène et se réduit à un « je ne pense pas[viii] ». Son être ne trouvant nulle reconnaissance dans l’Autre, il s’en va et « part à la recherche, à la rencontre, de quelque chose de rejeté, de refusé partout.[ix] » Là où le symbolique dans sa dialectique même défaille, là où le lien social, organisé par la seule haine, empêche l’expression de toute singularité, il reste alors l’imaginaire de la rivalité, qui précipite Martial dans l’impasse d’un « Si c’est pas toi, c’est moi ». À la fin, il ne reste que lui.

Martial aurait pu choisir de partir ou de dénoncer le meurtre de Terence. Mais il ne prend pas la parole. Il passe à l’acte. Par le massacre de tous, il tente de faire exister, hors langage et hors lien, un Un désassorti. Il se trouve finalement à son tour joué par les énoncés que pourtant il dénonce, puisqu’il réalise la sentence : « Je mourrai pas gibier ».


[i] Guillaume Guéraud, Je mourrai pas gibier, Éditions du Rouergue, 2006.

[ii] Miquel Bassols, « Acte de violence », Zappeur n°4, 7/10/18, trad. par Valéria Sommer et Victor Rodriguez, consultable au lien suivant : http://institut-enfant.fr/2018/10/07/acte-de-violence/

[iii] Guillaume Guéraud, Je mourrai pas gibier, op. cit., p. 19.

[iv] Ibid., p. 23.

[v] Ibid., p. 25.

[vi] Ibid., p. 42.

[vii] Ibid., p. 61.

[viii] Jacques Lacan, « Compte-rendu de la logique du fantasme », Ornicar ?, 29, Paris, 1984, p. 14.

[ix] Jacques Lacan, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 137.