La Belle Bouchère et le désir du sujet hystérique

La belle bouchère et le désir de l’hystérique

 

Dans le séminaire VI, Lacan consacre de nombreux passages au désir du sujet obsessionnel, dont il donne la formule : c’est un désir impossible. A travers l’analyse du rêve d’un patient d’Ella Sharpe, puis du drame de Hamlet, Lacan dégage les coordonnées du désir de l’obsessionnel : l’obsessionnel est animé d’un désir impossible, cette impossibilité étant chez lui la condition même du désir. 

L’obsessionnel est celui qui met son désir en attente : « Ce jeu avec l’heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l’obsessionnel à son désir. »[1]  Plus loin on peut lire : « L’obsessionnel est quelqu’un qui n’est jamais véritablement là où quelque chose est en jeu qui  pourrait être appelé son désir. Là où il risque le coup, apparemment, ce n’est pas là qu’il est. Du $, de la disparition du sujet au point d’approche du désir, il fait, si l’on peut dire, son arme et sa cachette. Il a appris à s’en servir pour être ailleurs. »[2] En bref, « c’est toujours à demain que l’obsessionnel réserve l’engagement de son véritable désir. »[3] L’obsessionnel met son désir à l’abri, car pour lui il s’agit de ne pas l’approcher, en restant « hors du jeu »[4] 

 

Qu’en est-il du désir de l’hystérique ? L’hystérique est un sujet qui soutient son désir comme insatisfait. Pour le démontrer, Lacan évoque,  dans la leçon du 10 Juin 1959, le rêve dit de la Belle bouchère. C’est un rêve qu’il prend de la Traumdeutung de Freud. Il s’agit d’un rêve que Freud expose et analyse dans le chapitre IV de la Science des rêves, qu’une de ses patientes lui rapporte dans les fins de lui démontrer qu’il a tort, que tous les rêves ne sont pas, comme il l’énonce, une satisfaction de souhait.

Dans le chapitre III, Freud vient d’énoncer la thèse du rêve comme satisfaction de souhait. Dans le chapitre suivant, il répond donc à l’objection qui lui est faite par une de ses patientes hystériques, que certains rêves ne semblent a priori pas être une satisfaction de désir.

 

« Vous dîtes toujours que le rêve est un désir satisfait », commence une patiente pleine d’esprit. « Eh bien, je vais vous raconter un rêve dont le contenu au contraire va entièrement dans un sens où un de mes désirs n’est pas satisfait. Comment conciliez-vous ça avec votre théorie ? »[5], lui dit sa patiente. Quel est le texte du rêve ?

«  Je veux donner un souper, mais je n’ai pas autre chose en réserve qu’un peu de saumon fumé. Je pense à aller faire des courses, mais je me souviens que c’est dimanche après-midi, et que tous les magasins sont fermés. Je veux alors téléphoner à quelques traiteurs, mais le téléphone est en dérangement. Je dois donc renoncer au désir de donner un souper »[6].

 

Freud, qui ne veut pas en rester au texte manifeste du rêve, invite sa patiente à associer afin de retrouver le matériel diurne dont le rêve s’est servi.

La veille, le mari de la patiente, boucher de son état, a annoncé à celle-ci qu’il voulait maigrir et qu’il allait donc suivre un régime et ne plus répondre aux invitations de dîners. Récemment, il a, au café où il a ses habitudes, rencontré un peintre qui souhaitait faire son portrait. Le boucher, non sans humour, lui a alors répondu qu’il devrait plutôt peindre « un morceau du derrière d’une belle jeune fille. »

La patiente déclare ensuite qu’elle aime bien taquiner son mari : elle lui a demandé récemment de ne plus lui offrir du caviar alors même qu’elle en raffole et qu’elle en mangerait volontiers tous les jours. La raison qu’elle invoque, dit Freud, est la suivante : en demandant à son mari de lui interdire le caviar, elle cherche à le taquiner. Mais cela ne convainc absolument pas Freud. C’est, dit-il, une « fausse raison inventée ».

Freud lui fait alors remarquer qu’elle a besoin de se créer un désir insatisfait. En cela, le rêve est bien la satisfaction d’un vœu, vœu qu’un désir soit insatisfait.   

La patiente relate alors un fait survenu la veille : elle a rendu visite à une amie qu’elle jalouse, car son mari lui trouve maintes qualités. Par chance, cette amie est maigre et ne risque pas de plaire au mari qui préfère les femmes plus en chair. Lors de cette entrevue, cette amie se plaignait justement d’être trop maigre et souhaiterait bien prendre du poids. D’ailleurs, elle demande à la patiente quand elle l’invitera à manger.

Freud conclut que le rêve est bel et bien accomplissement de souhait : la patiente ne veut pas inviter cette amie, afin qu’elle ne prenne pas de poids et qu’elle ne plaise davantage à son boucher de mari. Le rêve n’objecte en rien à la thèse freudienne du rêve comme accomplissement de désir.

 

Reste la question du saumon fumé. C’est en effet le met favori de l’amie en question et, comme la patiente avec son caviar, elle aussi se prive tout autant de saumon fumé. (Freud peut relater l’anecdote du saumon fumé, car le hasard fait qu’il connaît lui aussi l’amie de la patiente). Le motif du souper condense ainsi deux éléments : la décision du mari de ne plus aller aux invitations, afin de maigrir (car c’est bien connu qu’on grossit quand on va aux invitations), et le souhait de l’amie de grossir en se faisant inviter chez la patiente. Deux éléments sont ainsi en jeu dans ce rêve : le désir de caviar, réellement insatisfait, et le souhait de la patiente de voir insatisfait le désir de son amie de grossir.

 

Freud fait un pas de plus en postulant que la patiente se met à la place de l’amie : elle s’identifie à elle. Cette identification, on l’approche dans la réalité par le fait que la patiente s’est arrangée pour entretenir un désir insatisfait (le caviar).

La patiente est jalouse de son amie car elle pourrait plaire à son mari. En cela, elle met en évidence ce que Freud appelle « identification hystérique » : la Belle Bouchère se met à la place de cette amie, car cette amie voudrait prendre sa place auprès du mari. Ces deux femmes partagent en fait un même désir pour le boucher. Inconsciemment, la belle bouchère a repéré le désir de l’amie pour le mari, et elle s’identifie au désir de cette autre femme. Elle en passe ainsi par le désir d’une autre. Voici donc, par ce rêve, une intrigue à trois (le mari et les deux femmes), trio dont Freud fait aussi partie, car il ne faut pas oublier que le rêve que la patiente lui communique était destiné à contredire la thèse du maître.

 

 

Reprise du rêve de la belle bouchère par Lacan

Lacan reprend ce rêve de la belle bouchère dans le séminaire V puis le séminaire VI, en articulant une série de thèses concernant le sujet hystérique et son désir :

« Le sujet hystérique se constitue presque tout entier à partir du désir de l’Autre. »[7] Le désir de l’hystérique est orienté par le désir de l’Autre : ce que l’hystérique désire, c’est ce que l’Autre désire ou est supposé désirer. « Quand je dis que l’hystérique va chercher son désir dans le désir de l’Autre, il s’agit du désir qu’elle attribue à l’Autre comme tel. »[8] C’est dans le rêve le motif du saumon fumé, indice du désir de l’autre femme. La belle bouchère s’appuie sur le désir de cette rivale imaginaire afin de formuler son désir à elle. De même, elle repère, dans les énoncés du mari (peindre le derrière d’une belle jeune fille ; les qualités que le mari reconnaît à la rivale), un point de désir (sexuel) qui reste insatisfait. Ce repérage chez l’Autre, du désir, lui sert de boussole pour son propre désir.

 

Mais quelle est la fonction du désir insatisfait chez l’hystérique ? Lacan nous dit que l’hystérique, qui veut être aimée, doit, afin de soutenir le désir amoureux, désirer autre chose. Et pour que ce désir d’autre chose remplisse sa fonction de soutien du désir amoureux, il faut qu’il reste insatisfait. La belle bouchère fait appel au mari en place d’Autre réel pour lui interdire la satisfaction du désir de caviar. Ainsi, à sa demande à elle, il lui crée un désir insatisfait, dans lequel elle trouve appui pour son désir. En entretenant l’insatisfaction, cette femme reste ainsi dans une position désirante.  

 

Dans le séminaire VI, Lacan indique ce qu’il y a au-delà de la trame et des manœuvres de la belle bouchère. Qu’y a-t-il au-delà de l’insatisfaction ?

« Cette historiette révèle la fonction que l’hystérique se donne à elle-même – c’est elle qui est l’obstacle, c’est elle qui ne veut pas. (…) Ici, c’est elle qui est l’obstacle. Sa jouissance est d’empêcher le désir. C’est là une des fonctions fondamentales du sujet hystérique dans les situations qu’elle trame – empêcher le désir de venir à terme pour en rester elle-même l’enjeu. »[9] La manœuvre de l’hystérique – entretenir l’insatisfaction du désir -, vise une seule chose : soutenir le désir du sujet.

 

Par rapport au séminaire V, Lacan, dans cet extrait, apporte une dimension supplémentaire : celle de la jouissance. L’hystérique tire une jouissance de l’obstacle qu’elle met devant la satisfaction de son désir. En laissant son désir insatisfait, elle trouve sa jouissance. Ainsi la jouissance, liée à l’insatisfaction, est chez l’hystérique quelque chose qui va à l’encontre du désir. Jouissance et désir sont dans une antinomie foncière.

 

L’hystérique se brouille les cartes à elle-même : il s’agit de maintenir son désir caché. C’est pourquoi à l’occasion elle convoque l’autre femme, sur le désir de laquelle elle va s’orienter, afin de mieux laisser le sien propre caché : « L’hystérique introduit en effet une ombre qui est son double, sous les espèces d’une autre femme, par l’intermédiaire de laquelle son désir trouve à s’insérer, mais de façon cachée, pour autant qu’il faut qu’elle ne le voie pas. »[10] Voilà la clé du désir de l’hystérique.

Malgré tout ce scénario, ce « jeu de marionnettes »[11], ces « faux-semblants »[12], le sujet hystérique reste dans le jeu du désir, en s’en faisant l’enjeu.

Ainsi, le rêve de la Belle Bouchère interprète le désir de celle-ci : désir de désir insatisfait. Le rêve interprète l’inconscient.

 

Voilà la différence avec le sujet obsessionnel, qui lui, reste hors du jeu : il met son désir bien à l’écart en le rendant impossible. Il  reporte à plus tard tout engagement qui le mettrait sur la voie de son désir. Ces deux structures – hystérique, obsessionnelle -, sont, nous l’indique Lacan, deux solutions que le sujet névrosé trouve pour soutenir son désir, comme insatisfait, ou comme impossible. Le sujet phobique, lui, traitant la question du désir en l’interdisant.



[1] Jacques Lacan, Le séminaire, livre VI. Le désir et son interprétation, Paris, éditions de la Martinière et Le champ freudien éditeur, 2013, p. 350.

[2] Ibid., pp. 504-505.

[3] Ibid., p. 505.

[4] Ibid., p. 505.

[5] Sigmund Freud, L’interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, p. 186.

[6] Ibid., p. 186.

[7] Jacques Lacan, Le séminaire, Livre V. Les formations de l’inconscient, Paris,  Seuil, 1998, p. 365.

[8] Ibid., p. 401.

[9] Jacques Lacan, Le séminaire, livre VI. Le désir et son interprétation, op. cit., p. 505.

[10] Ibid., p. 505.

[11] Ibid., p. 505.

[12] Ibid., p. 505.

Autre Obsessionnel désir hystérique rêve