la tête haute; adolescence; psychanalyse; éducation; paternité

La tête haute

Malony, sa juge et son éducateur

Une mère et ses deux enfants se retrouvent dans le bureau d’une juge pour enfants. Malony a six ans, l’école vient de faire un signalement. Sa mère, une jeune mère débordée pour ne pas dire à la dérive, ne comprend pas l’enjeu du rendez-vous. La juge tente de lui faire entendre que peut-être quelque chose ne se passe pas exactement comme il faudrait dans sa façon d’élever ses deux enfants. La mère, excédée, quitte le bureau du juge, laissant Malony aux mains des services sociaux et de la protection de l’enfance. L’enfant est ainsi abandonné, sans un mot, sans un au revoir.

 

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Neuf ans ont passé. Malony a maintenant quinze ans. On apprend que, après plusieurs placements en famille d’accueil, l’adolescent vit de nouveau avec sa mère. Cette fois-ci, c’est lui qui est convoqué, devant la même juge. Il ne va plus au collège. Livré à lui-même, il s’amuse à voler des voitures et à semer la panique dans sa cité. Pour ceux qui l’auront vu, vous aurez reconnu le dernier film d’Emmanuelle Bercot, La tête haute, présenté en ouverture du dernier festival de Cannes.

Un nouveau film sur l’adolescence ? Oui. Un de plus, me direz-vous. Oui, mais celui-ci a le mérite de s’intéresser au lien qui peut parfois se nouer entre un adolescent, son éducateur et sa juge. On y suit le parcours de l’adolescent, dans cette période de tous les risques. On le suit au travers de ces institutions qui tentent d’humaniser cet adolescent à l’abandon. L’adolescent, placé en foyer, confié aux soins de l’ASE, a parfois chance de rencontrer un adulte, juge ou éducateur, qui puisse lui offrir un appui lui permettant de le mettre sur la voie de son désir. Trois aspects sont, me semble-t-il, soulignés par ce film.

Malony a avec sa mère un lien qui dérange : Elle se montre tantôt rejetante, tantôt étouffante. On dirait plutôt une adolescente qui fait de son fils un confident. Quant à Malony, il ne peut imaginer vivre sans elle, il ne peut la quitter. On sait dès le début que son père est mort. Malony veille sur sa mère et son petit frère et ne s’occupe pas de lui-même, ni de sa scolarité. Malony n’a pas trouvé chez son précédent éducateur la possibilité de desserrer un lien un peu trop proche avec sa mère.

La rencontre avec la juge des enfants, Catherine Deneuve à l’écran, sera décisive : elle saura à la fois être compréhensive et ferme quand il le faudra, n’hésitant pas à recourir à tous les outils éducatifs et pénaux dont elle dispose. Un passage par un foyer éducatif à la campagne sera l’occasion pour l’adolescent de tisser un lien inédit avec son nouvel éducateur, incarné par Benoît Magimel. En outre, une rencontre amoureuse éveillera l’adolescent à la douleur et à la joie de la rencontre avec l’autre. Mais on ne change pas comme ça un sujet, pour peu que les enjeux psychiques que recouvre la violence restent inanalysés. Malony, angoissé de savoir que son petit frère a été placé à son tour, vient le reprendre. Un cavalcade en voiture, un accident qui aurait pu être fatal à tous les deux, replonge Malony dans l’enfer d’une violence sans borne. Cette fois-ci, c’est le centre éducatif fermé.

 

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Le trajet de Malony est parsemé de passages à l’actes tous plus mortifères les uns que les autres. Ce qui le fera sortir de cette logique guidée par la pulsion de mort, c’est un acte, posé, cette fois-ci. Malony s’échappe de son centre fermé pour empêcher que sa copine n’avorte. C’est ce qui s’appelle poser un acte : Malony, sans le dire, entrevoit l’unique possibilité qu’il a de vivre autrement, en soutenant son amie et en devenant père à son tour. Neuf mois plus tard, il peut venir, son enfant dans les bras, dire au revoir à la juge qui l’a accompagné pendant toutes ces années.

La tête haute est un film qui nous présente non pas l’adolescence, ou les adolescents, mais un sujet, Malony, qui a eu la chance de rencontrer des adultes qui lui ont tendu la main. Un transfert, un amour de transfert, a pu se nouer entre l’adolescent, sa juge et son éducateur. A la faveur d’une rencontre amoureuse, il a fait l’expérience d’un lien non plus seulement orienté par une jouissance illimitée, mais par un désir.

La question sous-jacente au film est celle du traitement à réserver à la violence parfois grave chez un sujet adolescent. S’agit-il de traiter cette violence comme un symptôme ? Les réponses apportées par la juge vont tantôt dans le sens d’une éducation, tantôt dans le sens d’une sanction. Traiter la violence comme telle, pour tenter de l’éradiquer, risque de laisser inaperçu ce dont elle est le signe : une souffrance, un impossible à dire, une jouissance qui a pris le pas sur le désir. Ici, c’est Malony lui-même qui a su saisir les enjeux de sa propre violence : une mère  pas à sa place, dont il ne parvenait pas à se passer, un père inexistant dans la réalité, auquel les éducateurs et les institutions sociales peinaient à faire substitut. La rencontre avec l’autre est pour lui trop dangereuse car elle l’engage sur la voie du manque. L’autre peut être manquant, et s’engager dans un lien à l’autre comporte le risque de le voir partir. Malony trouve une réponse par l’amour et la paternité. Le film ne nous dit pas si cette solution sera suffisamment solide. Mais au point où Malony parvient à la fin du film, l’acte posé, ouvrant sur un engagement dans l’amour, permet une sortie de la violence. Malony a pu se soutenir d’un appui pris dans l’autre. La pulsion de mort, qui pouvait conduire au pire, a pu laisser place à un peu plus de vie. Il peut dire à son éducateur : je t’aime. L’autre cesse d’être une menace imaginaire. 

Le psychanalyste Alexandre Stevens définit l’adolescence comme symptôme de la puberté. Cette proposition souligne ce fait, que chaque adolescent traverse, à sa façon, cet événement de corps qu’est la puberté. De même que chacun se soutient d’un symptôme singulier, l’adolescent traversera cette période si difficile d’une façon toujours singulière. Si l’adolescence est difficile à saisir, il existe des sujets, adolescents, qui ont quelque chose à dire de ce moment de leur vie. Ecoutons-les