La voix du réel dans l’écriture du Vice-consul de Marguerite Duras

Le texte qui suit est une intervention faite lors du colloque international "Duras infinie" organisé les 5, 6 et 7 novembre 2014 à la faculté de philologie de l'université Complutense de Madrid. Il porte sur le roman Le vice-consul, de Marguerite Duras, et sur la façon dont la voix, en tant qu'objet de la pulsion, se trouve traité dans et par l'écriture. Je reproduis in extenso le texte que j'ai présenté à l'époque lors de ces journées.

 

 

Duras infinie

J’ai intitulé cette intervention : « La voix du réel dans l’écriture du Vice-consul. »  Je voudrais montrer en quoi ce roman de Duras donne à lire une écriture qui prête la voix au réel. Il s’agit du réel au sens de la psychanalyse, à savoir ce qui, de l’expérience humaine, est inexprimable et auquel on ne peut donner de sens. L’écriture de Duras se supporte du réel, elle lui fait sa place, sous les guises de la voix. Comment, par la voix, le réel indicible se fait–il entendre, comment se fraye-t-il un chemin dans l’écriture ?

Préambule : L’hommage de Jacques Lacan à Marguerite Duras

En 1965 Jacques Lacan rend hommage au Ravissement de Lol V. Stein. Il fait valoir que le roman recèle un savoir insu de l’auteure elle-même. C’est un savoir inconnu, énigmatique, un savoir qui intéresse la psychanalyse. « Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne »[1], dit Lacan. L’écrivaine fait entrevoir un savoir obscur, en fait un savoir inconscient.

L’inconscient est ce savoir sur lui-même que le sujet méconnaît. Il est cette part de savoir qui échappe à l’être lorsqu’il parle.[2] Il est une Autre scène[3]. Parce qu’il a structure de langage, l’inconscient peut se déchiffrer, entre les lignes d’un texte. L’inconscient est discursif. On peut le transcrire par la voie de l’écriture : « (…) la pratique de la lettre converge avec l’usage de l’inconscient (…). »[4], dit Lacan, qui débusque l’insu dans le texte de Duras. L’écrivaine, sans le savoir, détient un savoir qui relève de l’inconscient.

Dans Le Ravissement de Lol V. Stein cette Autre scène de l’inconscient se joue au niveau du regard, par l’entremise de Lol ; Lol incarne le regard et le donne à voir à l’état d’objet pur. Sa jouissance se chiffre dans l’objet scopique. Dévoilé dans sa nudité, le regard saute aux yeux du lecteur pour ne plus le lâcher. Là opère le ravissement. Marguerite Duras fait ainsi surgir l’objet d’une jouissance dans les filets duquel les protagonistes et les lecteurs sont ravis. Par cet objet produit de l’écriture, c’est un indicible, un hors sens, qui tente de se cerner.

Dans Le Vice-consul, c’est la voix qui occupe la place centrale. Ça crie, ça hurle, ça chante, ça vocifère, ça se tait. Duras dit dans Ecrire : « Le Vice-consul c’est un livre que partout on a crié sans voix. (…) C’est vrai, il hurlait chaque jour le vice-consul… mais d’un lieu pour moi secret. »[5] D’où parle le vice-consul ?

Avec Le Vice-consul, la voix devient le style même de Duras. Le roman s’ouvre sur le récit de la mendiante, cette jeune indochinoise chassée de la maison par ses parents car enceinte. Peter Morgan, protagoniste du roman, s’attache à écrire la traversée de dix ans que fera la jeune fille, remontant jusqu’à Calcutta. La mendiante se singularise par son cri et son chant, « Battambang », chant de l’enfance, chant issu de la langue maternelle dont les sonorités inconnues résonnent étrangement à l’oreille de Calcutta.

Le roman entrelace un double récit : celui de la mendiante et celui du vice-consul. Vice-consul à Lahore, Jean-Marc de H. a été déplacé à Calcutta à la suite d’incidents dont le roman précise la nature. La nuit, de son balcon, il criait et tirait sur les lépreux. Rien ne peut expliquer son acte insensé. Le vice-consul dira lui-même, je cite : « (…) je me borne ici à constater l’impossibilité où je suis de rendre compte de façon compréhensible de ce qui s’est passé à Lahore. »[6] Le roman est articulé autour la nomination d’un sens qu’il n’y pas. Le vice-consul, lui, n’a à offrir que le hors-sens de son acte.

Une écriture qui procède de la voix

L’écriture de Duras surgit de la voix et fait en retour surgir la voix. Dans Les Parleuses, Duras dit : « Je fais mes livres avec les autres. Ce qui est un peu bizarre, c’est cette transformation que ça subit peut-être, ce son que ça rend quand ça passe par moi, mais c’est tout. C’est un son que ça rend quand ça passe par quelqu’un de donné. (…) Simplement, moi, je suis peut-être une chambre d’écho. »[7]

Son écriture procède de la voix et s’en fait le passeur. L’écrit y trouve son point d’appui puis se fait chambre d’écho où la voix résonne. Le roman du Vice-consul donne particulièrement à l’entendre.

Ordonnons les divers événements de voix dans le roman.

Il y a la voix dans ses multiples manifestations sonores : le chant de la mendiante, le sifflotement du vice-consul, ses rires immotivés, ses cris, ses hurlements, ses silences. Il y a les qualificatifs de la voix du vice-consul : il a une « voix sifflante »[8], une « voix blanche »[9], une « voix ingrate, greffée »[10], une voix privée de timbre, une « voix fausse ». Le vice-consul parle faux[11]. Son rire sonne faux, comme dans un film doublé[12]. Chez ceux qui l’entendent, sa voix suscite le malaise et ça le met à l’écart. Car quelque chose dans sa voix ne va pas. Enfin il y a les divers usages de la voix. Comme la mendiante, le vice-consul ne se sert pas de la voix pour parler. Elle est chez lui retenue : il se retient de hurler[13], il se tait, il a des rires silencieux[14], il est silencieux, malgré son désir d’être entendu des autres. A l’inverse de la rétention, parfois, la voix lui échappe, elle lui sort de la bouche comme un cri insensé qui déchire l’espace.

Le vice-consul fait de la voix un usage qui l’exclut de tout dialogue possible avec les autres. Sa voix, et la parole qu’elle peine à porter, ne sont adressées à aucun Autre. Sa voix est désarrimée de la parole, elle n’est pas mise en fonction dans la parole.  Il ne répond jamais, n’écoute rien[15] ou mal[16], parle de façon inintelligible ou inarticulé, n’attend aucune réponse des autres. Nul ne peut d’ailleurs lui répondre, tant ce qu’il dit est incompréhensible[17]. Il n’est pas ou mal entendu. Il est difficile de le situer comme sujet d’une énonciation. Le plus souvent ses énoncés sont un bafouillage inarticulé. On ne sait jamais s’il délire ou s’il raconte des « balivernes ». Anne-Marie Stretter fera ce constat, que la voix du vice-consul semble être une voix ingrate, comme greffée. Sa voix paraît venue d’ailleurs, comme si elle était d’un autre. Il n’a pas la voix qu’on lui prêterait à le voir, dit-elle. Mais sa voix, de qui est-elle ?[18]  

Muré dans le silence, perdu dans ses sifflotements, enfermé dans ses cris, ses délires et ses paroles inaudibles, le vice-consul a une parole qui se heurte à un indicible : dire l’horreur des meurtres qu’il a commis à Lahore. Cet impossible à dire est intimement noué à une perte de la voix. Cette perte de voix témoigne de l’indicible.

Le Vice-consul est le roman de l’impossible à dire.

Faisons la série des occurrences de l’impossible. Il y a d’une part un impossible à faire le récit du voyage intemporel de la mendiante à travers le continent indien. Duras en expose une géographie imaginaire. La mémoire de cette traversée est perdue. Peter Morgan voudrait reconstituer ce trou dans l’histoire. Il est à cours de mots pour  rendre compte de ce périple insensé.[19] Aucune parole ne peut être dite. Il y a juste à décrire la marche de la mendiante vers Calcutta, ce qui commande le style : « (…) elle marcherait, et la phrase avec (…). »[20] Les trois syllabes du chant de Battambang sont les seuls vestiges de la langue maternelle. Ce chant ne fait pas sens. Ce que dit la mendiante n’est que « discours inutiles dans le silence profond. »[21] Parce qu’il n’y a « Pas de langage pour cela »[22], l’écrivain se heurte à l’impossible d’ordonner un sens : le récit serait un « point au bout d’une longue ligne, de faits sans signification différenciée. »[23] La mendiante est une figure d’exilée de la parole et la mise en récit de son histoire butte sur l’absence de mots et de sens. L’écriture se borne à transcrire le cri et le silence car, pour reprendre les mots du roman, « Quoi dire à la place de ce qu’elle [la mendiante]  n’aurait pas dit ? »[24]

Impossible de dire d’autre part ce qu’a fait le vice-consul à Lahore. Impossible pour lui de le dire à quiconque. Ses paroles ne rencontrent aucun destinataire : « A qui dire cela qui est impossible à dire ? »[25] Impossible de dire ses crimes : « il a fait le pire, mais comment le dire ? »[26] Le vice-consul tout entier se réduit à cet impossible : « On dit sur votre dossier (…) que vous êtes quelqu’un d’impossible (…) »[27], lui dit-on dans le roman. Le Vice-consul est le roman de l’indicible.   

Tous les mots qui tentent de qualifier la voix du vice-consul se heurtent à l’indicible tapi au fond de cette voix. Les adjectifs tournent autour d’un vide. Le vice-consul donne à entendre une voix blanche, sans couleur[28], qui fait écho à la définition que la psychanalyse donne de la voix.

Comment la psychanalyse entend-elle la voix ?

Lacan va arracher la voix à son sens commun pour lui donner une définition inédite. Il aborde la question à partir de l’expérience de l’hallucination. La voix hallucinée est vécue comme quelque chose d’absolument étranger. Elle revient de l’extérieur et s’impose au sujet qui croit l’entendre. C’est une voix devenue autonome, une voix imposée, autre, détachée de soi, une voix du dehors à laquelle on ne peut échapper.

La voix est aussi l’un des objets de la pulsion et de la jouissance. Freud en avait décrit deux, l’objet oral et l’objet anal. Lacan en définit deux autres : le regard et la voix. Ce sont des objets issus du corps, de la chair de l’être parlant, mais dans le même temps ils en sont détachés. La voix par exemple : le sujet la produit, mais sitôt sortie de son corps elle ne lui appartient déjà plus, il l’a perdue. Elle se coupe de lui et choit. Il ne la retrouve que par l’écho qu’elle produit au dehors. Là réside le paradoxe : la voix est ce que le sujet a de plus propre, c’est la signature de son être parlant - on reconnaît quelqu’un à sa voix, sans avoir besoin de le voir - et pourtant quelque chose dans la voix échappe à son auteur. 

L’objet oral et l’objet anal ont une certaine consistance. Au contraire,  la voix est un objet plus difficile à saisir. C’est un objet immatériel. La voix telle que l’entend la psychanalyse n’est pas du registre sonore. Ça n’est ni le bruit, ni la sonorité, ni la musique, ni la voix parlée. Quand il parle, le sujet n’a pas conscience de ce que sa voix est un objet en négatif. En soi la voix n’est pas une substance[29]. C’est une voix aphone que l’on n’entend d’ordinaire pas comme telle, car elle est nouée physiquement au corps et elle tisse la trame sous-jacente de notre énonciation. La voix se loge au creux invisible de nos énoncés et on l’oublie.

La voix blanche du vice-consul nous faire entendre cela. Privée de timbre, inconsistante, sa voix n’est pas incarnée. Elle ne sort pas d’un corps vivant et parlant. Elle est au contraire « greffée ». Tel un corps étranger, elle vient se rajouter à sa chair. Sa voix est celle d’un autre. Nul ne peut pas la reconnaître, pas même lui. Elle vient de l’extérieur et non de lui. Ce qui dans l’expérience quotidienne pourrait donner un aperçu de cela, c’est quand on entend sa voix enregistrée. On ne la reconnaît pas, car d’ordinaire on entend sa propre voix au travers du filtre du corps. Entendre sa voix enregistrée crée toujours le trouble, la stupeur. La voix nous apparaît toujours au travers d’un voile – le voile du corps : on ne la perçoit jamais telle qu’elle est véritablement. Ici la voix du vice-consul a perdu son lien au corps. Elle nous fait entendre qu’au fond la voix est quelque chose de radicalement extérieur à soi. C’est une voix Autre, hors corps et inassimilable. Si le vice-consul n’a pas une voix propre à lui, il est LA voix. Il la montre, nue, sans habillage.

Duras rend la voix d’autant plus présente qu’elle l’isole. Elle la délocalise. Elle la coupe, la désolidarise du corps du personnage, de son image. C’est le cas de la mendiante : on l’entend chanter sans jamais la voir. Tout le monde connaît son chant mais nul ne peut dire de qui il provient. Elle est un personnage invisible qui scande un chant désincorporé. A la fin du roman, Charles Rossett la croise dans la rue. La vision soudaine de cette voix portée par ce corps de femme provoque chez lui une vive angoisse. Cette apparition crée un effet de réel. L’angoisse est toujours le signe d’une rencontre avec un réel. La mendiante est une apparition de la voix.

Duras déconnecte la voix et le corps : la mendiante est une voix sans image, le vice-consul est un corps sans voix. En déliant la voix du corps, en la désintriquant de la parole, la voix devient autonome. Avec ces deux personnages singuliers et désarrimés du langage, la voix devient étrange et étrangère au sujet qui parle. Alors que les autres personnages du roman ont une voix qui leur sert banalement à communiquer. Quand le vice-consul fait surgir une voix vide, il provoque l’inquiétante étrangeté chez ceux qui l’entendent. Il fait surgir dans le monde quelque chose qui ne peut se dire. Soudain il montre quelque chose qui d’ordinaire est caché. Quelque chose de réel fait surface. La mendiante et le vice-consul vocalisent un hors sens, un point de vide qui fait horreur. Duras creuse dans l’écriture un sillon pour y loger une voix par laquelle elle peut toucher au réel.

Le réel, au sens de la psychanalyse

Le réel au sens de la psychanalyse n’est ni le réel au sens commun du mot ni la réalité. Le réel est, avec le symbolique et l’imaginaire, l’une des trois catégories de l’expérience humaine. Le symbolique désigne ce qui relève du langage tandis que l’imaginaire embrasse le champ de l’image.

Le réel se définit d’être exclu de ces deux premiers registres. Il est ce qui ne peut ni se dire ni s’imaginer. C’est quelque chose d’inassimilable. La mort par exemple. Ou la jouissance. C’est un innommable. C’est un trou dans la représentation, un trou devant lequel le mot et le sens tombent en arrêt. On ne peut rien en dire, juste dire que ça existe.

Le réel est l’impensable, l’impossible à dire et à donner du sens. C’est un vide, comme l’est la voix du vice-consul et de la mendiante. Tandis que imaginaire et symbolique se prêtent à construire du sens, le réel est « l’expulsé du sens ».[30]

Le réel pose alors un défi à l’écrivain. Que peut-on en dire par les moyens du langage ? Lacan dira : « Le langage est un mauvais outil, et c’est bien pour ça que nous n’avons aucune idée du Réel. »[31] Le réel c’est le trou dans le langage. C’est le mot qui manque. Pour autant, par les moyens de la lettre, on peut écrire, du réel, des bouts. Chez Duras c’est par l’écriture d’une voix que le réel se force son chemin.

Le Vice-consul articule un nouage entre l’impossible à dire, la voix et l’écriture. Duras est une écrivaine de l’impossible. Elle a le goût du réel. Elle veut cerner un inconnu, un creux autour duquel ses mots tournent. Par les mots elle donne existence à ce vide.

L’écriture de l’impossible, l’impossible écriture

Duras ne peut pas dire ce qu’est écrire. C’est pour elle une expérience de l’indicible et une expérience indicible. Elle en témoigne dans son livre Ecrire. Ecrire est « un inconnu qu’on porte en soi ».[32]

Avec les ressorts du langage, elle va à la recherche de l’indicible dans l’existence. Elle veut serrer au plus près un savoir sur le réel opaque.[33] Son écriture en porte la marque. Duras ira toujours plus vers une écriture dépouillée. Elle mettra à mal la syntaxe. Elle réduira les phrases à leur minimum jusqu’à inventer une « écriture du non écrit. »[34] Je la cite : « Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Egarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt. »[35] L’ordre langagier sera rendu à son impuissance. Par cette façon d’épuiser la langue, son écriture atteint un point d’impossible à dire. Cela produit une non-écriture, une écriture du rien. Une écriture qui se désintéresse du sens. Peter Morgan cherche désespérément à donner du sens à l’existence de la mendiante. Duras, non.

Car malgré toutes les tentatives il y a quelque chose qui ne peut pas s’écrire. Cet inexprimable prend corps au travers du blanc. Je la cite encore : « C’est des blancs […] qui s’imposent. […] c’est des blancs qui apparaissent, peut-être sous le coup d’un rejet violent de la syntaxe […]. »[36] Duras ravine la langue.

Par une langue malmenée, fissurée, elle réserve un espace au réel, en convoquant le blanc dans la chaîne écrite et la voix. Voix blanche, négative, et langue trouée vont de pair. L’impossible à dire fait retour sous la forme d’une voix insensée et inassimilable. Par une voix vide et insupportable, Duras donne une existence d’écriture à l’innommable.

Son écriture donne voix au réel

La voix du vice-consul veut hurler qu’il y a du hors sens dans l’existence. Elle veut crier qu’aucun mot jamais ne parviendra totalement à circonscrire ce hors sens. Cette voix qui ne porte aucun message destiné à autrui, cette voix exclue de toute énonciation, cette voix désincarnée, réussit à faire entrevoir un morceau de réel. Si le réel est selon Lacan « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire »[37], avec Duras, il trouve à se frayer un chemin par l’écriture, au moyen de la vacuité sémantique de la voix. Dans Le Vice-consul, la voix comporte une présence réelle.  Débordée de tous côtés par cette voix, l’écriture fait exister un savoir insu qu’en son temps Lacan déchiffrait. Duras fait exister la voix en deçà et au-delà de la parole. Elle montre – plus qu’elle ne démontre – la valeur de la voix comme objet de jouissance.

Duras infinie : son écriture est orientée vers le réel, ce mystère de l’inconscient, ce mystère du corps parlant, comme Lacan le définit aussi[38]. Elle vise un infini inexprimable au cœur du langage, un savoir inconnaissable et obscur, un point d’ombilic. Par cette voix qui erre, par cette voix dénouée du corps et de l’énonciation dont elle d’ordinaire le partenaire, le réel fait retour dans l’écriture et brise la chaîne des mots. A cette place de vide creusé par l’écriture se loge le réel de la voix. La voix, délivrée de la contingence d’un corps et d’une parole, porte le réel à son comble.

Dominique Corpelet

 

 


[1] Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein » (1965), Autres écrits, Paris : Seuil, 2001, p. 193.

[2] Pour une définition de l’inconscient, voir aussi Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore (1972-1973), Paris : Seuil, 1975 : « (…) l’inconscient est supposé de ce qu’en l’être parlant il y a quelque part quelque chose qui en sait plus que lui (…). », p. 81. Et, plus loin dans le même séminaire : « L’inconscient est le témoignage d’un savoir en tant que pour une grande part il échappe à l’être parlant. », p. 126.

[3] « Ein anderer Schauplatz » : ainsi Sigmund Freud nomme-t-il l’inconscient, lorsqu’il évoque la scène du rêve dans son Interprétation du rêve (1899-1900).

[4] Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », op. cit., p. 193.

[5] Marguerite Duras, Ecrire, Paris : Gallimard, 1993, p. 20-21.

[6] Marguerite Duras, Le Vice-consul, Paris : Gallimard, 1966, p. 39.

[7] Marguerite Duras, Xavière Gauthier, Les Parleuses, Paris / Les éditions de Minuit, 1974/2013, p. 236. Voir aussi Marguerite Duras, Michelle Porte, Les lieux de Marguerite Duras, Paris : Les éditions de Minuit, 1977/2012 : « (…) les voix, ça me parle partout, et j’essaye (…) de rendre compte un petit peu de ce débordement, et longtemps j’ai cru que c’était des voix extérieures, mais maintenant je ne crois pas, je crois que c’est moi si je n’écrivais pas, moi si je comprenais mieux (…) c’est une sorte de multiplicité qu’on porte en soi, on la porte tous, toutes, mais elle est égorgée ; en général, on n’a guère qu’une voix maigre, on parle avec ça. »

 

 

[8] Marguerite Duras, Le Vice-consul, op. cit., p. 73, p. 75, p. 83, p. 167.

[9] Ibid., p. 112.

[10] Ibid., p. 131.

[11] Ibid., p. 138.

[12] Ibid., p. 113.

[13] Ibid., p. 124.

[14] Ibid., p 120.

[15] Ibid., p. 115.

[16] Ibid., p. 114.

[17] Ibid., p. 79.

[18] Ibid., p. 131-132.

[19] Ibid., p. 73.

[20] Ibid., p. 180.

[21] Ibid., p. 181.

[22] Ibid., p. 59.

[23] Ibid., p. 182.

[24] Ibid., p. 73.

[25] Ibid., p. 50.

[26] Ibid., p. 94.

[27] Ibid., p. 104.

[28] C’est ainsi que Lacan qualifie l’objet de la pulsion, vide de couleur, dans son article « Du Trieb de Freud et du désir du psychanalyste », Ecrits, Paris : Seuil, 1966, p. 851.

[29] Voir Jacques Lacan, « La Troisième : Intervention du VIIè congrès de l’Ecole freudienne de Paris, Rome, le 1er novembre 1974 », Paris : La cause freudienne / Nouvelle revue de psychanalyse, n° 79, 10/2011 : « (…) la voix est libre, si je puis dire, libre d’être autre chose que substance. », p. 11.

[30] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXII, RSI (1974-75), inédit.

[31] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXV, Le moment de conclure (1977-78), inédit, leçon du 10 janvier 1978.

[32] « Ecrire. Je ne peux pas. Personne ne peut. Il faut le dire : on ne peut pas. Et on écrit. C’est l’inconnu qu’on porte en soi : écrire, c’est ça qui est atteint. C’est ça ou rien. On peut parler d’une maladie d’écrire. » Marguerite Duras, Ecrire, op. cit., p. 51-52.

[33] L’écriture de Duras tourne autour d’un savoir qu’il serait impossible de dire, quelque chose d’initial, d’originel. Cela irait jusqu’à retrouver ce qu’il y avait avant le langage. L’écrit permettrait de « déchiffrer ce qui est déjà là et qui a été fait par vous dans le sommeil de votre vie, dans son ressassement organique, à votre insu. », comme elle l’indique dans La Vie matérielle, Paris : Gallimard, 1994, p. 33. Le « ressassement organique », le « sommeil de la vie », sont autant de noms du réel. L’écriture est le moyen d’atteindre un savoir sur le réel. Duras veut écrire « des livres où il doit y avoir plus qu’à lire et où l’on doit se résigner à ne pas savoir quoi. ». Cité par Michèle Manceaux, « Marguerite Duras », Le magazine littéraire, Nouveaux regards, 2013, p. 29.

[34] Marguerite Duras, « La mort du jeune aviateur anglais », Ecrire, op. cit., p 71.

[35] Ibid., p. 71.

[36] Marguerite Duras, Xavière Gauthier, Les Parleuses, op. cit., p. 14.

[37] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore (1972-1973), op. cit., p. 87.

[38] Ibid., p. 118.