Le monde omnivoyeur de Google glass

Les Google Glass, les nouvelles lunettes connectées conçues par Google, seront-elles le prochain objet technologique à la mode ? Viendront-elles rejoindre la série sans fin des gadgets, de ces lathouses[1] dont Lacan pointe la valeur de substitut d’objet a ? Jusqu’où ira-t-on dans l’appareillage du corps humain ?

Que sont au fait ces lunettes connectées ?

 

Homer google glass 1

Il s’agit d’un véritable ordinateur portable équipé d’une caméra, d’un écran miniature à droite de la monture, d’un micro, d’un pavé tactile et d’une connexion internet. Ces lunettes dites à réalité augmentée présentent une multiplicité de fonctions : agenda, messagerie, appareil photo, GPS…

Déjà la course est ouverte aux applications, depuis les plus anodines et les plus inutiles aux plus dangereuses, comme cette application qui permet à l’utilisateur d’une arme à feu de tirer depuis n’importe quel angle de vue sur une cible grâce à la transmission d’informations depuis la lunette de l’arme jusqu’aux lunettes connectées. La vidéo qui vante cette application ne croit pas si bien dire : « Science fiction becomes closer to reality. » [2] N’importe qui peut devenir tireur d’élite.

Non moins étonnante, cette application, « Sex with Google Glass », qui offre aux utilisateurs la possibilité de se filmer pendant leurs ébats amoureux et permet à chacun de voir ce que l’autre voit. Il est ainsi désormais possible de se voir en pleine action, de s’enregistrer même, et de conserver la vidéo si on estime qu’on a été particulièrement performant. Sherif Maktabi, concepteur de cette application, indique : « We are trying to change the way you experience something personal. It’s about seeing two perspectives, at the same time. Seamlessly.”[3] Ainsi filmé sous toutes les coutures, le partenaire amoureux – devenu voyeur de lui-même en l’occasion  ̶  ne perd aucune image!

Malgré toutes ces promesses, les lunettes connectées ne semblent pas emporter l’unanimité aux USA où elles ont commencé à être commercialisées. On rapporte ainsi que des utilisateurs – nommés « Glass Explorer »  ̶  ont été attaqués en pleine rue, se sont fait arracher et piétiner leurs lunettes par quelques passants exaspérés ! Des collectifs contre le port de lunettes connectées dans l’espace public se mettent en place. Les contestataires revendiquent le respect de la vie privée et veulent échapper à la surveillance que cette nouvelle technologie risque d’introduire. Il faut dire qu’avec ces lunettes on peut à tout instant prendre des photos de n’importe qui. Il suffit d’un « Ok Glass ». Il existe même une application de reconnaissance faciale.

Ces lunettes ont même fait leur apparition dans le petit monde des Simpsons. Dans le 11ème épisode de la saison 25 du célèbre dessin animé, « Specs and the city », diffusé fin janvier 2014, le directeur de la centrale nucléaire de Springfield offre à ses employés des « Oogle Googles » pour Noël. Avec ces « improved reality glass », « il est possible de voir des informations sur les gens qui vous entourent », vante-t-on aux salariés. « Enfin, je ne suis plus esclave de mes stupides yeux d’humain », s’exclame le héros de la série une fois ses lunettes chaussées. Mais cette offre généreuse du directeur est en fait motivée par son désir de contrôler ses employés, car les lunettes s’avèrent être une véritable vidéo-surveillance : « Dorénavant, je suis directement relié par une vidéo à chacun de ces crétins. Avec mes yeux greffés, je les espionne. Je regarde des vidéos d’idiots qui portent ces lunettes et qui oublient le monde autour d’eux. »  

Des yeux greffés… L’œil humain se voit ainsi appareillé d’un écran et d’une caméra. Mais où le regard se situe-t-il dans ce dispositif ? Qui regarde, et qui est regardé ? Un retour à ce que dit Lacan sur le regard permet d’éclairer les ressorts d’un tel dispositif.  

Le regard est au-dehors

Dans le séminaire XI, Lacan consacre quatre leçons à l’objet regard. Il commence par introduire une distinction entre vision et regard : le regard n’est pas l’œil. Cette séparation nous sert de boussole dans l’analyse du circuit scopique mis en jeu par les Google Glass.

Par cette schize Lacan situe le regard à l’extérieur du sujet. Pour le montrer, il a recours à l’apologue, bien connu, de la boîte à sardines. Cette boîte qui flotte à la surface de l’eau est un point lumineux qui regarde le sujet. « Ce qui est lumière me regarde », dit Lacan. Cette boîte à sardines, qui ne voit pas Lacan, embarqué à bord d’un bateau de pêche, le regarde, lui, qui fait « tant soit peu tache dans le tableau ».[4] Ainsi le regard est extérieur au sujet : « (…) dans le champ scopique, le regard est au-dehors, je suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau ».[5]

Ordinairement, le regard, comme tout objet a, n’apparaît pas dans le champ de la réalité. Il est insaisissable. Immatériel, il n’a pas d’image spéculaire. Il est un point. L’angoisse se manifeste s’il vient soudain se présentifier. N’est-ce pas ce qui se passe pour celui qui, dans l’espace public, vient à croiser un de ces porteurs de lunettes connectées ? N’est-ce pas le regard qui d’un coup surgit et surprend ? Ce sont bien les lunettes qui provoquent le regard et suscitent chez le regardé un sentiment d’étrangeté, voire d’intrusion. Elles le mettent en position d’objet vu. Elles lui révèlent que « le monde est omnivoyeur »[6] et que lui, qui ne voit que d’un point, est regardé de partout. Ces lunettes concrétisent ce que Lacan dit dans sa leçon du 24 juin 1964 : « (…) par tant de spectacles, tant de fantasmes, ce n’est pas tellement notre vision qui est sollicitée, que le regard qui est suscité. »[7] Mais les lunettes incarnent aussi bien le regard pour celui qui les porte. Celui-ci est regardé par l’écran et il est lui aussi dans le tableau.

Ainsi le regard est-il doublement présentifié : d’un côté par l’écran qui regarde le sujet, de l’autre par la caméra qui vient se greffer à l’œil et regarder le monde. Sans doute, pour celui qui rencontre un de ces « Glass explorer », l’œil de l’autre devient regard, regard en trop.

 

 

Réalité augmentée, manque éludé

Ces lunettes sont propres à satisfaire « l’appétit de l’œil ». Lacan évoque la voracité de l’œil, « la vraie fonction de l’œil, l’œil plein de voracité, qui est le mauvais œil. »[8] Cette insatiable voracité de l’œil vient à se satisfaire par ces images en plus. La réalité ne suffit pas, il lui faut un supplément d’images. Les lunettes connectées, qui promettent une réalité augmentée, saturent le champ de vision par une profusion d’images. Ainsi obtient-on des informations sur ce que l’on voit. Ainsi peut-on voir d’une autre perspective. Le manque est bouché avant même qu’il ne se manifeste.

Sans doute les concepteurs de ces lunettes en avaient-ils l’intuition car, comme le rappelle Lacan dans le séminaire X, le regard est, de tous les objets a, celui qui est le plus à même d’éluder la castration. Le regard a cette propriété de masquer le manque. Le niveau scopique est le niveau « où l’objet a est le plus masqué (…) ». [9] Augmentée, la réalité ne se ferait plus manquante. Le sujet est fasciné par l’image qui élude toute possibilité de manque. La vue est rassasiée et le trajet de la pulsion s’en trouve court-circuité, le détour par l’Autre est rendu inutile. Quelle rencontre est possible si, muni de ses lunettes, le sujet se contemple dans un leurre où son manque-à-être est bouché ?

Trop de regard

C’est ce trop de regard qui déchaîne certains anti-Google Glass. Car les lunettes font surgir le regard là où il devrait normalement rester masqué. Elles le font apparaître, dans le champ de la réalité, tel un point. Lacan souligne dans le séminaire X la dimension de point du regard : « point zéro », « tache », « grain de beauté », « blanc de l’œil de l’aveugle »… Ce point du regard, « Voilà ce par quoi nous sommes le plus regardés (…). »[10], ajoute-t-il. Ces manifestations agressives en pleine rue sont le signe d’un trop de regard qui vise.

La société Google, qui n’avait pas prévu un tel phénomène, a jugé bon d’émettre un guide des bonnes pratiques à l’usage de ses clients, un « Do’s and Don’ts for Glass Explorers », les invitant par exemple à ne pas filmer les gens dans la rue. Sans quoi ils se verront, au mieux, affublés d’un « Glass-hole », néologisme dont l’équivoque serre une vérité : ce trajet de l’œil au regard, court-circuité, révèle la vacuité d’un sujet aliéné à l’objet technologique et qui ne voit plus rien du manque inhérent au désir. Le sujet disparaît dans un « plus-de-jouir en toc ».[11]

 

Article publié dans Lacan Quotidien n°413 : http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2014/07/LQ413.pdf

[1] Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil,  1991, p. 188

[2] « Des armes à feu compatibles avec les Google glass », Les Echos.fr, le 05/06/2014, www.les echos.fr/tech-medias/hightech/0203545375739-une-start-up-americaine-developpe-des-armes-a-feu-compatibles-avec-les-google-glass-1009913.php, page consultée le 7 juin 2014.

[3] « Seamlessly » veut dire « sans heurt, sans difficulté ». « Seam » signifie « joint, couture, soudure ». Le sujet devient l’ « omnivoyeur » dont Lacan parle dans le séminaire XI, il voit l’image selon toutes les perspectives possibles, sans rupture, sans discontinuité. Il reçoit une image dont on ne verrait plus la trace des coutures qui la composent.

[4] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 89

[5] Ibid., p. 98

[6] Ibid., p. 71

[7] Ibid., p. 246.

[8] Ibid., p. 105

[9] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 376

[10] Ibid., p. 293

[11] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 93

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