"Le psychotique et le psychanalyste", un ouvrage de Jacques Borie

Parmi mes lectures de cet été, il en est une qui se détache tout particulièrement : il s’agit du livre « Le psychotique et le psychanalyste » paru cette année aux éditions Michèle et dont l’auteur, Jacques Borie, est psychanalyste, membre de l’Ecole de la Cause Freudienne. Cet ouvrage, comme le titre l’annonce, est consacré à cette rencontre, des plus singulières, entre le sujet psychotique et le psychanalyste. L’auteur y déroule un développement articulé autour des questions : comment une telle rencontre est-elle possible ? Comment le psychanalyste y est-il concerné? Quel transfert possible avec le sujet psychotique ? Quel usage le psychotique peut-il faire du psychanalyste ? Ou encore : que nous apprend le psychotique du réel dont il pâtit ?

 

J borie

Jacques Borie tente de rendre compte d’une rencontre toujours singulière : la clinique avec les psychoses est une clinique du un par un : elle nous invite à laisser de côté un savoir préalable afin de laisser toute sa place à l’inédit et l’invention dont le psychotique sait faire preuve. L’auteur ouvre son livre par des fragments extraits de sa pratique : fragments qui viennent faire état des surprises qui jaillissent dans ces rencontres avec le psychotique. Le psychotique, qui ne dispose pas comme le névrosé d’un savoir insu produit par le refoulement, présente plutôt un « inconscient à ciel ouvert » à partir duquel il se voit contraint d’inventer une solution qui ne vaut que pour lui. Il n’y a pas de sens commun dans la psychose, car le psychotique échappe à toute inscription dans le discours courant. Par ces quelques fragments, J. Borie nous invite à écouter les petits détails de la vie du sujet psychotique, petits riens dans lesquels se loge la possibilité d’un bricolage lui permettant d’échapper au réel et à la jouissance qui fait ravage. La psychanalyse, traitement de la jouissance, est ainsi concernée par la psychose.

Le livre s’articule en deux parties : une première, « S’orienter dans la pratique », propose une lecture stimulante de la théorie, dans la perspective ouverte par Freud et dans l’orientation que nous a donnée Lacan. La seconde partie, « La galerie des inventeurs », rend hommage à la grande variété des solutions que les psychotiques inventent, bricolent, pour mettre une limite à la jouissance qui les colonise et au réel qui les envahit.


Revenons un peu à cette première partie. Il y a un paradoxe au cœur même de la rencontre entre le psychotique et le psychanalyste. Alors que pour le névrosé la langue est un abri, elle est une menace pour le psychotique. La langue est pour lui parasitée par un trop de réel. Comment dès lors, à travers une pratique de la parole, permettre un traitement de la langue ? Freud voyait dans la psychose une contre-indication à la psychanalyse telle qu’elle était pratiquée avec des sujets névrosés. Pour la psychose, la méthode demanderait à être modifiée. Et Lacan, dans le séminaire 3 consacré aux psychoses, met en garde contre le risque qu’il y a à donner la parole au psychotique car cela peut mener tout droit à un déclenchement de la psychose. Que faire alors ? Lacan nous invite à nous faire le « secrétaire de l’aliéné », c’est-à-dire à porter la plus grande attention aux mots qu’il emploie, à les prendre à la lettre et à nous livrer à une clinique du détail, du menu détail.
Jacques Borie nous invite à considérer la grande variété des psychoses et à envisager une clinique plus graduée, plus continuiste. Pourquoi ? la psychose aujourd’hui a changé de visage. Certes la structure reste la même, mais la phénoménologie de ses symptômes a changé. La psychose n’est plus toujours aussi bruyante que du temps de Freud. Le modèle n’est plus Schreber, l’inventeur de grands systèmes délirants qui signaient la grande folie. Non, la psychose aujourd’hui se fait plus discrète, sa symptomatologie moins extraordinaire, ce qui a conduit Jacques-Alain Miller à proposer, en 1998, la notion de psychose ordinaire. Comment faut-il entendre cela ?


Freud avait repéré deux modalités de la psychose : d’une part le paranoïaque qui, par le délire, reconstruit tout un système et réordonne un monde pour lui donner un sens qu’il n’avait pas. C’est le cas Schreber. D’autre part, il y a le schizophrène qui traite le mot comme une chose. Il investit le mot même, en deçà du sens. On trouve cela dans l’article de 1915, « L’inconscient ». Quels changements y a-t-il eu depuis Freud ?


Dans son premier enseignement Lacan, repartant du cas Schreber, nous indique que dans la psychose, il y a une forclusion qui porte sur le signifiant du Nom-du-Père. Cette thèse de la forclusion de Nom-du-Père comme cause structurale de la psychose vaut essentiellement dans une société où le Nom-du-Père est le signifiant maître organisant la norme. Mais déjà aux temps de Freud cette norme montrait des indices de vacillement – c’est d’ailleurs de ce vacillement qu’est née la psychanalyse. Aujourd’hui la référence paternelle a perdu de sa consistance, et le psychotique n’est plus contraint à construire une métaphore délirante afin de pallier le défaut de la métaphore paternelle. Son éjection de la référence paternelle est moins conséquente. L’Autre ayant perdu sa consistance, la traditionnelle distinction clinique entre névrose et psychose est plus délicate. Voici un premier point.


Pour mieux saisir ce qu’est la psychose ordinaire, J. Borie repart de la définition du phénomène élémentaire. C’est quelque chose d’isolé, image ou son, qui se présente soudainement au sujet comme une énigme. Coup de tonnerre dans un ciel serein. Cela lui fait signe, il en a la certitude. L’Autre s’adresse à lui directement. C’est, pour reprendre les mathèmes de Lacan, un S1, un signifiant tout seul en attente d’une signification, S2. Le psychotique, face à cette énigme, S1, peut vouloir interpréter pour reconstituer la chaîne brisée. Mais tous les sujets psychotiques ne reconstruisent pas un sens délirant. Il y a des S1 qui restent à l’état élémentaire. Que faire avec ces sujets ? le psychanalyste a à repérer quel usage ces sujets, dans leur vie, font de ces S1 inarticulés. Le travail analytique s’apparentera alors plus à un bricolage. La psychose ordinaire correspond à cette dernière modalité de traitement du S1. C’est selon cette modalité que le schizophrène traite la langue et le mot : comme une chose, hors sens. Jacques Borie propose de considérer la schizophrénie comme le paradigme des psychoses d’aujourd’hui.


Le choix du qualificatif « ordinaire » est certes d’abord à entendre dans une opposition à l’extraordinaire de la folie délirante ; mais c’est aussi en référence à l’ordinarius, l’ordinal, qui renvoie à la mise en ordre, au tri. Dans la psychose ordinaire, il y a un travail de mise en ordre, car le psychotique, face à l’énigme que lui pose le S1, ne dispose pas, au contraire du névrosé, du sens commun. Il est ainsi contraint à un travail de tri, car il n’a pas à sa disposition le signifiant du Nom-du-Père. Cette notion de psychose ordinaire est opérante pour le travail du psychanalyste avec le sujet psychotique : le savoir n’est pas préalable, insu, à révéler, mais il est au contraire à construire. Il n’est pas derrière, il est devant, à advenir. Le sujet invente une solution inédite. Dans le travail avec la psychose, cela ouvre à une nouvelle pratique, davantage orientée par l’écoute et le repérage du petit détail, du petit rien, où se révèle le plus singulier du sujet. C’est une ouverture à l’inédit et à l’invention.


La notion de psychose ordinaire ne nous amène pas à remettre en cause la logique de la forclusion du Nom-du-Père. Elle continue de valoir, mais elle n’est aujourd’hui plus apte à rendre compte de toutes les variétés de psychoses. D’ailleurs Lacan, dans son dernier enseignement, avait proposé une extension du concept de forclusion et une pluralisation des Noms-du –Père, sortant ainsi d’une logique binaire. Si Schreber constitue l’exemple de son premier enseignement de la psychose, articulé autour de la forclusion et de la métaphore délirante visant à rétablir un Autre consistant, c’est Joyce qui deviendra le modèle de son dernier enseignement, articulé autour de la construction du sinthome. Voici donc l’un des fils de cette première partie du livre.


Dans sa « galerie des inventeurs », Jacques Borie témoigne du plus singulier et du plus inédit de ses rencontres avec des sujets psychotiques. On y croise les sujets les plus divers et les inventions les plus originales. Au contraire d’une clinique comportementaliste et du scientisme ambiant qui imposent un « tous pareils », l’auteur nous invite à envisager la psychanalyse comme une offre faite à chacun de trouver son style. Un style auquel il ne faut pas déroger. Exemple.
Jean-Pierre est un homme qui ne se fait jamais remarquer. Il sait en toutes circonstances s’adapter aux autres, copient leur style et s’y conforme. Pourtant cette façon imaginaire de s’adosser à l’autre ne marche pas toujours. Il y a des fois dans la vie où l’on ne peut pas faire pareil que les autres. Cela n’est pas sans l’inquiéter, ce qui l’amène chez le psychanalyste. C’est notamment lors des rencontres sexuelles que l’angoisse surgit, car le modèle manque, et c’est alors les voix qui prennent le relai. Jean-Pierre sait bien l’inconsistance qui est la sienne, cette absence de désir, cet accrochage à l’autre, quel qu’il soit. La compensation imaginaire qu’il trouve dans la copie de l’autre est à la fois une solution au défaut symbolique et une impasse, car elle le rend extrêmement dépendant (de l’autre). Il y a une seule chose qui semble l’arrimer, c’est son intérêt pour la lumière. Tireur professionnel dans un laboratoire de photographie argentique, il trouve dans cette activité un refuge. Le psychanalyste y voit un fil à saisir : Jean-Pierre a bricolé, dans le travail anonyme du tirage et du travail de la lumière, une manière originale d’approcher son objet. Un beau jour il fait part au psychanalyste de sa nouvelle trouvaille : une façon d’intercepter avec son corps les faisceaux de lumière de l’agrandisseur pour produire un effet particulier. Il finit même par se faire remarquer : sa touche personnelle et singulière lui assure une reconnaissance dans son milieu. Il a trouvé sa signature. Ainsi, sa singularité lui permet désormais de faire lien social là où autrefois le mode du collage imaginaire à l’autre le condamnait à l’anonymat. Les rencontres avec le psychanalyste s’espacent, - jusqu’au jour où il doit se faire hospitaliser d’urgence. Dépassé par sa propre notoriété, il avait en effet dû accepter que soit organisée une rétrospective de son travail dans une galerie d’art. Lorsque le public venu admirer ses œuvres l’avait pressé d’expliquer son travail, il avait soudainement vacillé et s’était mis à délirer. Par bonheur il sait que son ancien psychanalyste constitue une adresse vers laquelle revenir.


Par cet exemple Jacques Borie témoigne du poids de ces menus détails dans la vie du psychotique, qui peuvent lui permettre d’inventer sa solution face au réel, mais qui peuvent aussi le faire chuter. Ce cas nous enseigne aussi que Jean-Pierre, qui dans l’ombre avait réussi à trouver sa signature, n’aurait pas dû en sortir, et que cette exposition faite en son hommage était en quelque sorte un forçage de son style.


La pratique au un par un avec les sujets psychotiques nous enseigne la valeur du bricolage et de l’invention dans la psychose. Le psychanalyste, en recevant le sujet comme il vient, en ne prétendant pas détenir un savoir préalable à la rencontre, fait la promotion de la singularité et du nouveau là où scientisme et politiques hygiénistes mènent tout droit à l’enfermement et à la destruction du lien social. Jacques Borie, dans son ouvrage, fait la démonstration que le psychanalyste « ne doit pas reculer devant la psychose ».

Dominique Corpelet, Septembre 2012

Transfert psychose