Le stade du miroir, par Jacques Lacan

"Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience analytique" est l'un des tous premiers textes figurant dans les Ecrits de Jacques Lacan. Il est le fruit d'une communication faite par Lacan en Juillet 1949, lors du XVIe Congrès international de psychanalyse à Zürich. J'en propose ici une modeste lecture.

 

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« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience analytique. »

Jacques Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 93-100.

 

Dans ce texte de 1949, qui a d’abord été une intervention lors d’un congrès de psychanalyse en Suisse, Lacan aborde les questions du moi et de l’identification. Le stade du miroir, en effet, va permettre d’éclairer, dit-il, la fonction du je, entendue au sens de l’expérience analytique.

 

Qu’est-ce que le stade du miroir ? Ce n’est d’abord pas une notion de la psychanalyse. Lacan l’a reprise de la psychologie du développement, et des recherches qu’avait faites Henri Wallon et publiées en 1931-32. Wallon s’intéressait alors aux étapes par lesquelles se produit une subjectivation de l’image spéculaire.

Lacan reprend le stade du miroir, en en faisant le moment logique où se structure l’image du moi, dans une double dialectique spatiale et temporelle. Si, pour les psychologues du développement, il est un stade parmi d’autres, pour Lacan, c’est un événement où vont s’ordonner logiquement un certain nombre de coordonnées. Il prend pour l’étudier, « la grille directrice d’une méthode de réduction symbolique » (p. 98).

 

Dialectique spatiale car dans le stade du miroir, que Lacan situe comme un « cas particulier de l’imago » (p. 96), s’établit une relation de l’organisme à sa réalité, une relation de l’Innenwelt (monde interne) à l’Umwelt (environnement).

 

Dialectique temporelle car le stade du miroir opère à un moment d’immaturité de l’enfant, alors que ses fonctions motrices et son système nerveux ne sont pas encore totalement développées, et que la perception par l’enfant de son image totale joue comme une anticipation.

 

Il s’agit d’un stade clairement repéré dans la chronologie : il peut se produire chez le très jeune enfant entre 6 et 18 mois. C’est l’événement par lequel l’enfant reconnaît son image dans le miroir comme la sienne propre. C’est la première fois que l’enfant assume son image comme totale. Cette image – est plutôt une forme, une Gestalt, extérieure. Le terme de gestalt fait valoir la notion d’unité saisie dans l’instant : la réalité est saisie en une unité, d’un coup.

Une fois son image reconnue, l’enfant se met à se mouvoir de façon ludique et en éprouver une jubilation. C’est l’aspect instantané de l’image qui va rester, se fixer, dit Lacan. L’enfant va assumer comme étant sienne cette image instantanée et fixe.

 

Le stade du miroir intervient à un moment où l’enfant est encore plongé dans une profonde immaturité, il est encore « dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage » (p. 94).  Ce qui fait que le stade du miroir va produire des effets d’anticipation, bien avant que l’enfant ait à sa disposition un système nerveux et moteur achevé : l’enfant assume alors « la forme totale du corps par quoi le sujet devance dans un mirage la maturation de sa puissance ». (pp. 94-95) 

Ce qui se passe lors de ce stade va avoir des effets subjectifs durables. La gestalt perçue et reconnue est ainsi, dit Lacan, « constituante » (p. 95) plus que « constituée ». Le stade du miroir est structurant, par le passage qu’il assure d’un ressenti chaotique du corps organique à la reconnaissance d’une image unifiée du corps.

 

Lacan évoque d’emblée la question de l’identification : « Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein (…) à savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image. » (p. 94) Cette identification est liée à l’assomption, par le sujet, d’une image, reflétée, du corps. Elle est donc spéculaire et imaginaire. A ce moment précis, se produit un événement symbolique : se constitue la « matrice symbolique » où le je se « précipite » en une « forme primordiale ». Cela se réalise avant l’identification au semblable et sera repris secondairement par le langage.

À la faveur donc du stade du miroir, se constitue cette forme, que Lacan reprend de Freud, la forme du je-idéal (ideal-ich). Cette forme sera ce sur quoi s’édifieront les identifications secondaires. Mais surtout, précise Lacan, cette forme permet de situer l’instance du moi, qu’il définit comme instance de fiction et qui ne se confond pas avec la notion de sujet : « cette forme (…) ne rejoindra qu’asymptotiquement le devenir du sujet. » (p. 94)

 

Lacan souligne la dimension de l’image figée qui se constitue dans ce stade : « elle apparaît au sujet dans un relief de stature qui la fige » (il emploie aussi les termes de « statue », « automate »). Cette Gestalt symbolise la permanence mentale du je, non sans produire une aliénation. Elle a deux aspects : aspect de fixité et de mirage (« fantôme »). L’identification de l’enfant à cette image qu’il assume comme totale et sienne, l’aliène en même temps qu’elle a des effets symboliques (« la permanence mentale du je »).

Il y a ainsi un caractère d’illusion, au cœur de cette opération d’identification à cette image image fixe et inversée, reflétée par une surface plane. Cette identification repose sur une un leurre, une tromperie. Ce qui se manifeste dans le stade du miroir, c’est, dit Lacan, « une captation spatiale ».

Ce stade intervient à un moment où l’enfant est encore immature, Lacan souligne la dimension de prématurité propre à l’espèce humaine. Il y a discorde primordiale entre le degré de maturité motrice et le degré de développement des fonctions supérieures. Ainsi l’identification à l’image au miroir procède d’une « dialectique temporelle », qui va de l’insuffisance à l’anticipation. Il s’y précipite une image totale : passage d’une image morcelée à une forme totale, à laquelle le sujet s’identifie de façon aliénante, dans un temps où ses fonctions motrices sont encore en développement. Cette identité aliénante « va marquer de sa structure rigide tout le développement mental » de l’enfant.

 

Mais on n’en a pas fini pour autant du corps morcelé, qui peut reparaître dans les rêves, « quand la motion de l’analyse touche à un certain niveau de désintégration agressive de l’individu » (p. 97) : apparition de membres disjoints, organes, à la façon des peintures de Jérôme Bosch, mais aussi dans les symptômes hystériques où se manifeste une l’anatomie fantasmatique.

L’image d’un moi unifié ne restera qu’un leurre : comme dans la névrose obsessionnelle où le sujet voudrait se rêver, selon des procédés isolant, comme un camp retranché, bien unifié derrière une enceinte, s’imaginant comme une forteresse tenant à l’écart le chaos premier. D’où la série des symptômes : isolation, annulation, déplacement…

 

Dans la seconde partie du texte (à partir de la page 98), Lacan aborde le rapport au semblable. Il est secondaire à l’avènement du stade du miroir : l’identification à l’image spéculaire va assurer l’édification du moi, cette image n’est pour autant qu’une « matrice » à partir de laquelle va se produire l’identification à l’image du semblable. S’instaure alors une nouvelle dialectique entre le je et le semblable : « Ce moment où s’achève le stade du miroir inaugure, par l’identification à l’imago du semblable et le drame de la jalousie primordiale, la dialectique qui dès lors lie le je à des situations socialement élaborées. » (p. 98) Cela souligne, dans la relation à l’autre, l’importance structurante du stade du miroir et de l’identification imaginaire qui s’y précipite.

Il en découle : les phénomènes d’aliénation à l’autre, la dépendance du désir au désir du l’autre, la concurrence pour un objet, le transitivisme, l’agressivité. L’agressivité est en effet corrélative du narcissisme : « la relation évidente de la libido narcissique à la fonction aliénante du je, à l’agressivité qui s’en dégage dans toute relation à l’autre, fût-ce celle de l’aide la plus samaritaine » (p. 98). L’altruisme a pour fond l’agressivité : « le sentiment altruiste est sans promesse pour nous, qui perçons à jour l’agressivité qui sous-tend l’action du philanthrope, de l’idéaliste, du pédagogue, voire du réformateur. » (p. 100)

 

Cette agressivité, cette aliénation imaginaire au fondement de toute relation au semblable, rejoint dans sa forme extrême ce que Hegel avait repéré comme lutte à mort, lutte de pur prestige, qui se traduit dans l’alternative mortifère : c’est lui ou moi.

Là, Lacan adresse une critique aux théories existentialistes et à l’illusion d’autonomie du moi. Bien au contraire, le moi est caractérisé par sa fonction de méconnaissance. L’identification imaginaire produite par le stade du miroir, si elle est structurante, est aussi trompeuse et captatrice. Elle est sous jacente aux relations au semblable.

 

Lacan précise que l’amour de transfert tel qu’instauré dans l’expérience analytique peut défaire « ce nœud de servitude imaginaire ».  Ce que permettrait la psychanalyse, c’est d’amener le patient jusqu’au point où il puisse être dit : « tu es cela », et où s’entrevoit une irréductible singularité, loin des identifications imaginaires. Là commence le véritable voyage, dit Lacan.