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Noms de la haine

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  • Le 20/03/2016

Le psychanalyste a à prendre sa place dans le siècle : il a à déchiffrer les événements et les phénomènes qui agitent ses contemporains, ainsi que les discours de son époque. Ce que Lacan, en 1953, disait déjà, autrement : « De toutes celles qui se proposent dans le siècle, l’œuvre du psychanalyste est peut-être la plus haute parce qu’elle y opère comme médiatrice entre l’homme du souci et le sujet du savoir absolu. Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. » Les phénomènes que le terme relativement nouveau d’islamophobie tente de désigner, justement, interrogent le psychanalyste. 

Le terme mérite déchiffrage. A commencer par son étymologie. Le terme, islamophobie, contient en lui-même un mot, phobie : mot du registre de la clinique, « phobie » fait son entrée au XIXème siècle, au moment où la psychiatrie constitue ses grandes entités cliniques, au moment où elle observe, décrit et classe les troubles, en catégories, faute de pouvoir les expliquer. La phobie, Freud en a ensuite, dans la foulée, beaucoup parlé : il a décrit une forme de névrose, la névrose phobique, et a su montrer que la phobie pouvait être structurante pour le jeune enfant.

La phobie est donc, dans ses origines, du côté du symptomatique. Le mot a un très fort potentiel de création. C’est une mine de création lexicale. On lui adjoint un autre mot qu’on lui antépose. Ça donne des mots que vous connaissez tous : claustrophobie, agoraphobie, arachnophobie (la peur des araignées…). Ici, la peur est celle d’un objet. Un sujet vit une véritable panique à la vue d’un objet (animal, ou situation). Ce symptôme est très économique et efficace : il permet d’une part de localiser la peur, de lui donner un nom, d’autre part le sujet peut s’éviter toute panique en évitant la rencontre avec l’objet qui fait peur. (objet que l’on dit phobogène).

La phobie suppose un objet, et pourtant il y a des types de phobies dont l’objet fait question. Comme l’éreutophobie, la peur de rougir en public. Ou la nosophobie, la peur des microbes et des maladies (donc un objet plutôt invisible), ou la dysmorphophobie (peur de voir son corps se déformer). Là, l’objet de la phobie est plus difficile à cerner. Il est dans le corps. Ce qui implique que le sujet de ce type de phobie peut difficilement le fuir. Pas de stratégie d’évitement ici. La liste des phobies est longue, le mot a cette capacité de susciter l’invention sans fin de nouveaux mots.

A côté de la phobie comme symptôme (à déchiffrer, et qui vient chiffrer une jouissance), on a vu apparaître depuis une trentaine d’années de nouvelles créations lexicales à partir du mot phobie, mais dont la signification semble s’éloigner de la première série que j’ai évoquée. Par exemple, l’un des plus connus, l’homophobie. Son histoire est intéressante. Le néologisme a surgi en 1969 dans la presse (une revue porno américaine, Screw) et désignait alors la crainte éprouvée par un homme hétérosexuel de paraître (et de passer pour) homosexuel. Bien sûr, comme chacun sait, le sémantisme du mot a évolué depuis : il est venu désigner toute réaction hostile à l’homosexualité et aux mouvements politiques des homosexuels. Il a ensuite donné lieu à des termes plus circonscrits : la transphobie par exemple, ou toutes les LGBT-phobies.

Ici, la phobie n’est plus symptôme. Le terme s’est décalé de son acception clinique première. De même le rapport du sujet à l’objet n’est ici plus le même. Dans l’homophobie, le rapport n’est plus d’un sujet phobique à l’objet qui lui fait peur, mais d’un sujet identifié à un trait (ici l’orientation sexuelle) à un autre qui le hait.  Celui qui souffre est donc plutôt la victime de l’homophobie, soit l’homosexuel sur lequel on fait peser sa haine. Et le sujet homophobe n’a pas besoin de la présence physique de son objet détester pour faire courir sa haine.

Car c’est bien de haine qu’il s’agit, et non de peur. Si la peur a un objet plus ou moins bien défini, l’objet de la haine semble à première vue plus difficile à appréhender. La haine est une passion de l’être, nous dit Lacan, au même titre que l’amour ou l’ignorance. D’ailleurs, la haine peut tout aussi bien se muer en amour, ou l’inverse. C’est classique dans les histoires de couple. Ou encore en politique. Lacan avait forgé le néologisme de hainamoration, qui équivoque avec le verbe s’énamourer, pour bien montrer l’entrelacement intime qui existe entre la haine et l’amour.

Venons-en au mot d’islamophobie : le mot est d’un usage encore plus récent. Ou plutôt son usage s’est répandu depuis peu de temps. L’origine du terme semble plus difficile à cerner et à attester, et selon leurs positions, les auteurs qui s’y sont intéressés citent des sources différentes. On trouve une occurrence du terme par exemple dans un ouvrage de 1921 sur l’orientalisme, L’Orient vu de l’occident, où l’auteur, Etienne Dinet, emploie l’expression de « délire islamophobe ». Le terme d’islamophobie s’est répandu à partir des attentats de 2001 à New York, de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. Puis de Paris en 2015. Il est employé pour désigner une manifestation de violence ou de rejet ou de haine à l’égard de l’islam et des musulmans. Les personnes qui en sont l’objet sont en fait identifiés par l’islamophobe à un trait, physique : la barbe, une vêture, un foulard…

Le terme d’islamophobie ne fait pas consensus. Et il a pu être convoqué parfois à l’encontre de ceux qui dénoncent le fanatisme religieux. Ce fut le cas de Salman Rushdie, épinglé d’islamophobie par l’organisation « Islamic Human Rights Commission ». Edwy Plenel, dans son livre « Pour les musulmans », pense que l’islamophobie d’aujourd’hui a pris la place de l’antisémitisme d’hier. La haine aurait changé de cible. Ce livre, il l’écrit « en défense de toutes celles et de tous ceux qu’ici même, la vulgate dominante assimile et assigne à une religion, elle-même identifiée à un intégrisme obscurantiste, tout comme, hier, les juifs furent essentialisés, caricaturés et calomniés, dans un brouet idéologique d’ignorance et de défiance qui fit le lit des persécutions. » Islamophobie, nouveau nom d’une haine qui n’a fait que se déplacer d’une cible à l’autre.

Caroline Fourest, dans Eloge du blasphème (2015), déplore le flou sémantique du terme et pense qu’il est à l’origine, je la cite, de « l’une des confusions sémantiques les plus graves de notre époque : faire croire que résister au fanatisme relève du racisme ». Dans Tirs croisés : la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman (2003), elle dit, avec Fiammetta Venner, que le mot d’islamophobie « a été pensé par les islamistes pour piéger le débat et détourner l’antiracisme au profit de leur lutte contre le blasphème. Il est urgent de ne plus l’employer pour combattre à nouveau le racisme et non la critique laïque de l’islam. »

Le terme d’islamophobie semble avoir une extension sémantique maximale, se prêtant aux stratégies discursives les plus variées. Le terme servirait tout aussi bien à dénoncer des propos tout bonnement racistes qu’à épingler ceux qui s’essaient à une critique de la religion. Ainsi la défense de la laïcité risquerait elle-même de se voir taxer de pensée islamophobe. Il en va de même des caricaturistes qui font, pour certains, acte de blasphème, mot qui avait disparu du débat public et qui réapparaît aujourd’hui.

Charb justement, avait dénoncé l’usage dangereux du terme d’islamophobe, lorsqu’il disait : « Le militant antiraciste d’hier est en train de se transformer en boutiquier hyperspécialisé. Lutter contre le racisme, c’est lutter contre tous les racismes, lutter contre l’islamophobie, c’est quoi ? » Il voulait par là montrer en quoi la lutte contre la haine raciste risque de perdre de son efficace lorsqu’elle vient se fragmenter en une multitude de « phobies ». C’est une question qui mérite d’être posée, celle de la multiplication des noms de la haine.

La haine enfin. Qu’est-ce que c’est ? ce n’est pas la peur. La haine implique l’autre. Elle est même, comme dit Lacan, un hommage rendu à l’Autre. En effet, pas de haine sans l’autre. Haïr l’autre, c’est reconnaître son existence singulière, fut-ce sous les espèces réduites de traits spécifiques. C’est une passion, et en tant que passion, la haine est susceptible de se déverser sans limite, dans sa forme la plus radicale. Dans un article récent, de décembre 2015, la psychanalyste Clotilde Leguil s’interrogeait sur la haine qui avait marqué le pays lors des attentats de novembre. Elle disait que la haine, comme l’angoisse, n’est pas sans objet, mais qu’elle est sans raison. C’est bien pourquoi l’on a finalement du mal à analyser ce qui a été en jeu dans ces attentats. On a du mal à dire quel est l’objet qui a été visé. Qu’est-ce qui en effet agite la haine du terroriste ? Sans doute faudrait-il prendre, comme le font certains psychanalystes, le problème au un par un et voir que pour chaque terroriste, au un par un, le discours fanatique joue différemment, au titre parfois d’une solution au mal être. Dans l’offre actuelle des discours, le discours religieux radical offrirait une issue au malaise dans la civilisation. Solution qui peut s’avérer porteuse de mort. C’est donc un sans raison particulière que l’on peut avancer pour analyser ces attentats, dans le sens qu’il n’y a pas qu’une seule raison.

De même tout racisme est sans raison. C’est un effet, dans le réel social, d’un impensé du sujet raciste qui se reporte sur l’objet haï. La haine, diffuse, fluctue dans le choix de ses objets, passant de l’un à l’autre.

Depuis les attentats à Paris, il est désormais demandé aux travailleurs sociaux des services de polyvalence de prévenir la radicalisation, soit de prévenir que la haine l’emporte. Comment repérer le danger potentiel que représente pour lui-même et pour les atres un sujet qui commence à s’intéresser de près à un discours religieux reconnu comme radical ? Il est impossible de savoir a priori quelle fonction viendra remplir ce discours dans l’économie subjective de celui qui s’y vouera.  Impossible aussi de savoir à quel acte ce discours conduira. Peut-être s’agit-il alors de prendre le temps d’écouter qqn qui, devant le hors sens de l’existence, a choisi de soutenir son être d’un discours qui sature de sens, ordonne les jouissances et prescrit la bonne pratique.