Olivier Roy, Le djihad et la mort

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  • Le 13/12/2016

Des rebelles en quête de cause

 

« Le terrorisme ne provient pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité » : cette thèse du politologue et spécialiste de l’islam Olivier Roy a été abondamment reprise et commentée, et peut-être parfois mal entendue[i]. Dans son dernier essai, Le djihad et la mort, l’auteur revient sur cette formule, qu’il dit avoir empruntée à Alain Bertho à l’occasion d’un entretien paru en 2015[ii].

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[i] Voir par exemple le débat entre Olivier Roy et François Burgat, « Daech : regards pluriels », Savoirs.ENS.fr, 13 mai 2016.

[ii] Olivier Roy, « Comment l’islam est devenu la nouvelle idéologie des damnés de la terre », Atlantico.fr, 4 juillet 2015.

La thèse d’Olivier Roy se démarque de toutes celles qui circulent actuellement sur la violence terroriste djihadiste en Occident : elle n’est pour lui ni exclusivement politique, religieuse ou économique, ni essentiellement psychologique. Au-delà d’une analyse psychopathologique ou strictement géopolitique et religieuse, l’auteur tente de montrer en quoi le discours djihadiste promu par Daech parvient à séduire de nombreux jeunes hommes et jeunes femmes parmi les musulmans et les convertis, et à les pousser à l’acte, celui de donner la mort et de se donner la mort.

 

Car la mort est, pour l’auteur, la clé de compréhension du phénomène : « La mort du terroriste n’est pas une possibilité ou une conséquence malheureuse de son action, elle est au cœur de son projet. L’on retrouve cette même fascination pour la mort chez le djihadiste qui rejoint Daech. L’attentat-suicide est aussi perçu par les djihadistes comme la finalité de leur engagement. »[i] C’est sur ce point entre autres que les terroristes djihadistes, depuis Khaled Kelkal en 1995, se distinguent d’autres mouvements terroristes passés : pour ne citer qu’eux, les membres de la Bande à Baader n’ont jamais visé leur propre mort, ils cherchaient plutôt à préserver leur vie pour pouvoir continuer leur action. Ici, c’est le contraire : la mort est recherchée, telle une idée fixe. « Selon moi, déclare O. Roy, c’est l’association systématique avec la mort qui constitue une des clés de la radicalisation actuelle : la dimension nihiliste est centrale. Ce qui fascine, c’est la révolte pure, et non pas la construction de l’utopie. La violence n’est pas un moyen, elle est la fin. C’est une violence no future. »[ii] Reste à savoir pourquoi, parmi tous les discours qui circulent aujourd’hui, celui de Daech et de sa perspective mortifère parvient le mieux à mobiliser une certaine catégorie de sujets.

 

Pour faire apparaître la spécificité de ce djihadisme suicidaire, l’auteur adopte une approche transversale. Plutôt que de privilégier une causalité linéaire, une approche verticale qui voit dans l’expansion du salafisme ou dans l’intervention des forces occidentales au Moyen-Orient la racine du terrorisme actuel sur le terrain européen, O. Roy, à partir d’une base de données française portant sur une centaine de personnes impliquées dans le terrorisme en France et le djihad « global » entre 1994 et 2016, tente d’extraire une série de traits qui selon lui définissent la singularité des sujets qui embrassent cette cause. On lui a reproché d’ignorer les causes politiques ou religieuses du phénomène. « Il faut penser à tous les niveaux à la fois », rétorque-t-il[iii].

 

Organisé en quatre chapitres, l’ouvrage privilégie donc l’étude des paramètres qui, chez certains sujets, conduit ceux-ci à choisir le discours de Daech. Des caractéristiques récurrentes apparaissent. Depuis Khaled Kelkal, on observe chez les terroristes, musulmans d’origine ou convertis, certaines constantes : de deuxième génération (pour les musulmans d’origine), plutôt bien intégrés, ils ont souvent traversé une période de petite délinquance. Avant l’engagement djihadiste ils n’avaient jamais eu une pratique religieuse. Leur mode de vie allait même plutôt à l’encontre de l’idéal de pureté prôné dans les textes de Daech. Ils endossent le discours radical relativement rapidement et en dehors de toute organisation religieuse. Ce n’est pas la fréquentation d’une mosquée salafiste qui expliquerait leur radicalisation puis leur passage à l’acte[iv]. Ils s’organisent dans des petits groupes construits autour d’une forte personnalité, des groupes de copains, de frères. Cette dimension fraternelle entre les membres est à souligner. Le nombre de fratries parmi les auteurs des attentats est d’ailleurs frappant. O. Roy note aussi que ces jeunes gens sont en rupture avec leurs aînés. Dans leurs familles il n’y a eu aucune transmission religieuse. Ce ne sont donc pas les parents qui leur ont transmis l’islam. Mieux, ils pensent incarner un islam plus pur que celui des parents. « En fait, ils inversent la relation générationnelle. Ils « savent mieux » que leurs parents, ou du moins l’affirment. Ils deviennent les maîtres de vérité ; ils tentent même de (re)convertir leurs parents. Ils meurent avant eux, mais ce faisant leur assurent le salut, la vie éternelle, car du fait de leur sacrifice ils peuvent intercéder afin que leurs proches aillent au paradis malgré leur vie de pécheurs. Les terroristes engendrent leurs parents. »[v]

 

La dimension d’auto-engendrement est ainsi forte : à ces sujets born again, la rencontre du discours de Daech permet de s’inscrire dans un récit dans lequel se réaliser, fût-ce par la mort. Un nouveau lien social est crée : entre frères, hors de la culture des parents, autour d’un discours qui promeut la mort héroïque, unique planche de salut. La rupture est à tous les niveaux : avec les parents et avec les anciens amis, avec les collègues : « la radicalisation s’est faite en dehors du milieu social des jeunes radicalisés. »[vi] Olivier Roy évoque l’absence de causes objectives d’une radicalisation aussi soudaine : il n’y a ni profil économique ou social type, ni profil psychopathologique particulier. Il faut enfin souligner que ce sont ces jeunes qui viennent trouver Daech et non l’inverse. La radicalisation est première et vient ensuite s’inscrire dans le mouvement. Il faut donc, dit l’auteur, étudier « les causes internes de la radicalisation »[vii]. Quel imaginaire vendu par Daech les attire-t-il ? En somme, quel est l’imaginaire des djihadistes ?

 

La thèse forte d’O. Roy est de dire que la radicalisation de ces jeunes gens est l’élément premier à considérer. C’est dans un second temps que cette radicalisation prend les habits d’un discours religieux totalitaire : « les djihadistes ne passent pas à la violence après une réflexion sur les textes. Ils n’ont pas la culture religieuse requise et surtout se soucient fort peu de l’avoir. Ils ne deviennent pas radicaux parce qu’ils ont mal lu les textes ou parce qu’ils se font manipuler : ils sont radicaux parce qu’ils choisissent de l’être, parce que la seule radicalité leur paraît séduisante. »[viii] O. Roy restitue ainsi leur pleine responsabilité à ces sujets, et souligne leur singulière position par rapport au savoir : un savoir non pas discursif et dialectisé qui se nourrirait de la fréquentation des textes sacrés et des exégèses, mais une certitude : ces jeunes gens détiennent la vérité. Armés de cette certitude, ils vont se faire les héros vengeurs. C’est un aspect crucial dans le discours de Daech. Par l’acte terroriste, il s’agirait de venger l’oumma, le peuple musulman, victime des Occidentaux. Pourtant, et c’est l’un des multiples paradoxes, aucun des terroristes ne s’est auparavant engagé concrètement pour la cause arabe : ils méconnaissent l’histoire complexe du monde musulman et « ne s’inscrivent pas dans les luttes de leurs pères. »[ix] Ils sont mus par l’idée d’un islam global, abstrait, anhistorique et déterritorialisé, par l’idée du retour à un califat imaginaire et fantasmé. Quand ils partent s’engager sur les zones de conflits, ils ne s’intéressent pas spécialement aux populations locales : c’est d’abord pour eux-mêmes qu’ils s’en vont combattre ou passent à l’acte terroriste. La souffrance des musulmans qu’ils disent endosser est d’abord la leur propre, ce qu’O. Roy résume en évoquant la « posture narcissique des terroristes »[x].

 

La dimension imaginaire, justement, est importante dans l’engagement pour Daech : il y a une esthétique de la violence et de l’héroïsme, qui emprunte à celle des jeux vidéos. La mise en scène de la mort et du discours apocalyptique est susceptible de séduire de jeunes sujets. La mort, érigée en salut, est plus forte que la vie, car elle effacera toutes les fautes et conduira au paradis. Daech n’est pas une utopie, c’est un nihilisme qui joue sur un imaginaire religieux grandiose (restaurer le califat) et sur la culture plus moderne des jeux vidéos et de la violence esthétisée.

 

O. Roy rejette ainsi l’idée d’une causalité linéaire et mécanique entre salafisme et terrorisme : ces jeunes gens partis faire le djihad sont des « rebelles en quête d’une cause », qui trouvent dans Daech un vecteur à un certain nihilisme générationnel dans lequel ils sont pris. Ainsi, parmi tous les discours, Daech « na pas de concurrent » valable : offrant « un grand récit historique délirant, une justification de la violence absolue, une vision de soi-même comme héros solitaire, une mise en scène sur internet »[xi], il a de quoi séduire des sujets qui n’ont par ailleurs aucune perspective de réussite et d’accomplissement. O. Roy établit le parallèle avec les auteurs de meurtres de masse (à Columbine, en Norvège avec Anders Breivick ou encore le pilote de la Germanwings) : politisés ou non, ces tueurs sont pris dans un nihilisme extrême. C’est un point commun fort avec les djihadistes terroristes.

 

L’analyse de Roy, centrée sur ce qui, chez un sujet, peut précipiter l’engagement dans le discours mortifère de Daech, permet de ne pas essentialiser l’explication du phénomène : l’islam ne présente en soi pas les germes d’une radicalisation. Certes tous les djihadistes s’inspirent du salafisme, mais tous les salafistes ne sont pas des terroristes. Les causalités recherchées dans la religion ou l’histoire effacent de fait la responsabilité du sujet : « La radicalisation a des causes nombreuses et complexes, mais elle est, in fine, un choix, un choix personnel qui devient un choix politique (…). »[xii] Il s’agit donc, pour l’auteur, de prêter l’oreille aux paroles mêmes des radicaux : écouter ce qu’ils ont à dire, au un par un, pour analyser ce qui a présidé à leur choix singulier, plutôt que de tenter de les inscrire dans des programmes de « dé-radicalisation » types Alcooliques Anonymes. La thèse d’Olivier Roy est ainsi centrée sur les traits singuliers qui rendent possible la rencontre entre un sujet et un discours. Cela intéresse le champ freudien.

 

Pour finir, je ferai un parallèle entre cette formule de Roy, « rebelles en quête d’une cause », et le film de Nicholas Ray, Rebel without a cause (La Fureur de vivre, 1955). James Dean y incarne un jeune homme sans arrimage et surtout sans soutien aucun du côté du père et qui, dans une course éperdue vers la mort, met en acte la vacuité des discours qui l’entourent. James Dean joue un héros moderne déboussolé et sans cause, mais qui à la fin reste en vie, à la différence des jeunes djihadistes qui ont trouvé en Daech la cause de la mort, une fureur de mourir.

 


[i] Olivier Roy, Le djihad et la mort, Paris, Seuil, octobre 2016, p. 8-9.

[ii] Ibid., p. 13.

[iii] Ibid., p. 22.

[iv] « Le club de sport de combat est plus important que les mosquées dans la socialisation djihadiste. », p. 55.  

[v] Ibid., p. 47.

[vi] Ibid., p. 57.

[vii] Ibid., p. 71.

[viii] Ibid., p. 74.

[ix] Ibid., p. 81.

[x] Ibid., p. 86.

[xi] Ibid., p. 125.

[xii] Ibid., p. 166.