Party Girl

Party girl, une jouissance solitaire qui ne fait pas lien

 

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir, nous dit Lacan[1]. Par-delà la contingence propre à la rencontre amoureuse, pourquoi ce nouage, chez certains sujets, ne se fait-il pas ?

 

Angélique, 60 ans, est entraîneuse dans un cabaret à la frontière franco-allemande. A l’écran elle est l’héroïne de Party girl[2], film récemment sorti en salle et qui a reçu le prix de la Caméra d’or au dernier festival de Cannes. Ce film a ceci de singulier qu’à l’exception d’un seul, tous les personnages jouent ce qu’ils sont dans la vie. Dans la vie comme à l’écran ils sont eux-mêmes, avec, on suppose, un léger décalage. Tout n’est pas dit. C’est une auto-fiction.

Filmée par son propre fils, Samuel Theis, Angélique joue donc le rôle de sa vie. Elle nous entraîne dans ce qui est, depuis plusieurs décennies maintenant, son lieu de travail et de jouissance. C’est une femme un peu en bout de course dans sa fonction. Elle peine à attirer désormais les clients et il lui reste l’alcool pour tromper la réalité et l’ennui. Sa jeunesse s’en est allée et avec elle, son pouvoir de séduction sur les hommes.

 

Partygirl

Le film porte sur un moment singulier de sa vie, un moment qui pourrait bien être un tournant : un de ses clients réguliers, Michel, la demande en mariage. Sans beaucoup d’hésitation, elle accepte, sentant bien qu’il s’agit là d’attraper au vol l’unique occasion qu’il lui est donnée de quitter enfin le monde de la nuit et des relations tarifées.

Michel l’aime. Il veut vivre avec elle, faire tout avec elle. Alors elle s’installe chez lui et endosse l’habit de la femme au foyer, ce qui semble être une première pour elle. Mais voilà que le désir et la jouissance ne sont pour elle plus au rendez-vous. A ses anciennes collègues du cabaret qui la pressent de questions sur sa nouvelle vie, elle avoue qu’elle n’y arrive plus avec cet homme. Devant les demandes pressantes de Michel, chaque soir, elle n’a que ce seul subterfuge de lui dire : pas avant le mariage. Lui, il attend, patiemment, car il l’aime. Mais cet amour n’est pas réciproque. Le mariage, qui faisait miroiter un changement dans la vie de cette femme, ne peut que courir à sa propre catastrophe.

Angélique est une party girl, elle aime sortir, danser et faire la fête, rencontrer des garçons et s’assurer qu’elle leur plaît. Elle jouit d’être objet des regards et du désir. Alors que cela marchait bien avec Michel lorsqu’il allait la voir au cabaret, désormais quelque chose n’opère plus depuis sa demande en mariage. C’est que, face à l’amour de cet homme qui n’en passe plus par l’argent et la nuit, Angélique se retrouve face à sa propre vérité – son mode de jouir, c’est d’être au cabaret à entraîner le désir des garçons et se sentir désirée d’eux. La jouissance pose une exigence que la contingence de l’amour ne permet pas de border.

Côté homme : Michel aime Angélique, il le lui déclare : il veut partager sa vie avec elle. Au cabaret il jouissait de son corps à elle. Dans la vie la plus banale, il l’aime. Ce en quoi il nous enseigne, avec Lacan, que la jouissance du corps de l’Autre n’est pas le signe de l’amour[3]. Aimer est autre chose que de jouir d’un corps. Quand on aime, il ne s’agit pas de sexe. L’amour vise l’être.

Côté femme : Au désir de Michel et à son amour, Angélique oppose une fin de non-recevoir. Elle lui oppose sa jouissance à elle, jouissance secrète et sans nom, qu’elle trouve ailleurs. A la jouissance phallique de cet homme elle oppose une jouissance supplémentaire, Autre –    même si au cabaret Angélique est tout aussi concernée par la jouissance phallique. Elle est  même empêtrée dans ses filets. Cette jouissance Autre, sous les guises de l’alcool, de la danse, de la fête et de l’argent – en somme tout ce qui constitue le monde du cabaret – se révèle impossible à oublier. Avec Michel, ça n’est pas ça. Ce qu’il a à lui offrir n’est rien au regard de cette jouissance. A sa parole d’amour elle oppose un vouloir jouir, Autre. Alors Angélique prend la fuite et s’en va retrouver son mode de jouir, qui s’impose à elle comme une nécessité, quelque chose qui ne cesse pas de s’écrire. Un style de vie et de jouir qu’aucune rencontre amoureuse n’a jamais permis de faire cesser. Nul doute que ces deux êtres, seuls dans leur propre jouissance, ne font pas rapport. Seul l’amour permettrait de suppléer au rapport sexuel qu’il n’y a pas. Mais pour cela il faudrait encore qu’Angélique veuille bien y consentir et qu’elle renonce au mode de jouissance qui a fait le style de presque toute une vie.

A ce mariage, ses enfants y croient. Ils y voient enfin l’occasion de caser leur mère avec un bon gars. Mais les amies du cabaret ne s’y trompent pas. Elles connaissent bien leur Angélique. Le nouage amour, jouissance et désir n’opère pas et Angélique, à la fin, est rendue à la solitude de sa jouissance qui ne fait pas lien. Une toute seule, elle reprendra sa route, errante à la recherche d’un point qui viendrait capitonner son jouir.

Le film reste bouche bée devant cette jouissance sans nom. Rien ne peut s’en dire. Angélique ne peut rien en dire. Divisée entre sa romance de petite fille d’être l’épouse d’un homme et l’insistante volonté de jouissance, elle opte – encore et toujours - pour la seconde. Son vouloir jouir ne trouve pas à se loger dans un amour pour un autre. Et c’est reparti.

  

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[1] Jacques Lacan, Le séminaire, livre X, L’Angoisse (1962-1963), Paris : Seuil, 2004, p. 209.

[2] Film réalisé par Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis, 2014.

[3] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), Paris : Seuil, 1975, p. 21.

Jouissance féminine jouissance Autre