Quand le corps se défait. Moments dans les psychose, Hervé Castanet

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  • Le 04/11/2018

Parmi les cinq cas que Hervé Castanet développe au fil de son ouvrage, Quand le corps se défait. Moments dans les psychoses, il en est un qui, nous semble-t-il, retient l’attention, par la singularité du dispositif de la rencontre et l’ingéniosité de la trouvaille : c’est celui d’Éric, que l’auteur a nommé « bricoleur de machines ». 

 

 

Aux côtés du récit de trois cas issus de sa pratique, et de celui d’Antonin Artaud, H. Castanet relate une rencontre, unique, celle qu’il a faite avec Éric, lors d’une présentation de malades. S’y démontre que lorsque l’analyste s’oriente de l’enseignement de Lacan, il ne recule pas devant la psychose. Au contraire, il fait toute sa place aux dits du patient pour, avec lui, dégager ce qui peut faire invention et barre au réel, quand manque l’appui pris dans le père. Le désir de l’analyste y est tout autant, qu’il s’agisse d’une seule rencontre ou d’une cure de plusieurs années. Dans le dispositif de la présentation de malade à l’hôpital, il s’agit, comme le souligne J.-A. Miller, évoquant Lacan qui s’était prêté, tout au long, à cet exercice délicat, d’une rencontre qui a son poids : « un homme, le malade, un infortuné, y rencontre sans le savoir une figure de son destin ; une heure, deux heures durant, il sera écouté, questionné, sondé, manœuvré, jaugé enfin, et les quelques mots qui sortiront de la bouche de Lacan pèseront lourd, chacun le sent, dans la balance de son sort, d’autant que c’est le plus souvent, comme il va de soi, ce qu’on appelle un cas difficile qui […] est soumis.[i] » C’est par ce rappel qu’Hervé Castanet introduit le cas d’Éric et pose l’enjeu : une heure ou deux pour permettre au patient de préciser les coordonnées de sa rencontre avec le réel et de repérer ce qui a pu déjà faire office de solution, ou d’invention, et puisse servir de point d’appui devant une jouissance en excès. 

Que nous apprend Éric au long de cette conversation ? Cet homme de 29 ans n’en est pas à sa première hospitalisation. De fait, il semble qu’un cycle se soit installé : il est pris de cafard, il cesse de travailler, la fatigue devient intolérable, il se fait hospitaliser. Quel point d’arrêt serait-il possible de trouver, pour que cesse la répétition des internements ? Éric précise ce qui a fait déclenchement de la psychose : un accident de vélo provoqué par un automobiliste qui a grillé un feu rouge. Il a fallu recourir à une opération. Mais au-delà de ce constat, Éric ne dit rien de plus. Son discours, non lesté par la signification phallique, se disperse, s’échappe, se fait insaisissable. Dans la selve incohérente des métonymies et autres glissements de sens, il s’agit, pour l’analyste, de rendre son poids aux dits du sujet. Éric, qui s’est toujours senti différent des autres et voudrait être « normal », évoque un système qu’un beau jour il a décidé d’inventer, pour se guérir. C’est un dispositif créé ex nihilo, destiné à traiter la fatigue récurrente, et qui opère par l’intermédiaire d’une machine, faite de petits bouts de carton griffonnés. C’est, comme le souligne H. Castanet, « sa tentative d’autoguérison délirante[ii] ». Éric qui, de façon délirante, conçoit sa psychose comme une maladie des nerfs provoquée par un mauvais fonctionnement cérébral et un défaut de conduction des courants le long des nerfs, s’appuie donc sur l’invention d’une machine permettant de rétablir les connexions déficientes : « Il rebâtit ce qui s’est cassé neurologiquement suite à l’accident de vélo. Mais il ne peut y parvenir qu’en inventant des solutions de rechange.[iii] ». Prenant au vol l’évocation que fait Éric de son système et de sa machine, Hervé Castanet oriente alors l’entretien pour faire valoir la « débrouillardise inventive » du sujet et en tirer les conséquences qu’il faut. En d’autres circonstances, la petite invention de ce patient eût tout aussi bien pu passer inaperçue[iv] : ici, orienté par l’enseignement de Lacan, l’analyste donne tout son pesant d’invention à ces minuscules bouts de carton qui ont le mérite d’apaiser le sujet et de réduire l’impact d’une mauvaise rencontre avec le réel. C’est presque même quand le bricoleur est au travail d’inventer que l’apaisement, quoique partiel, se produit. L’efficace de la machine vient aussi de ce qu’Éric y adjoint une écriture qui vient faire arrêt à la dispersion métonymique.

L’écriture est certainement ce qui constitue le fil de l’ouvrage de H. Castanet. Avec Antonin Artaud bien sûr, par lequel l’auteur clôt son livre en démontrant le nouage nouveau que constitue pour l’écrivain le recours au dessin, à un moment de son œuvre. Mais aussi avec les autres sujets dont il est ici fait cas : Noëlle, Pascale, Éric. Pour ce dernier, « La machine est alors pensée devenue écriture – pensée matérialisée. Éric y territorialise, motérialisele signifiant […].[v], précise H. Castanet, évoquant la motérialité des mots, en référence au néologisme forgé par Lacan en 1975[vi]. Le « motérialisme » désigne la face matérielle du signifiant, en prise avec le corps. La machine ici est constituée de « descriptions et autres nominations explicatives. Elle noue des mots, remarquables trouvailles du patient, et des fonctions […].[vii]Par le mot et la nomination, la jouissance trouve à se localiser. 

Comme le souligne H. Castanet, l’enjeu de cette rencontre unique avec Éric aura été de soutenir cette construction, véritable trouvaille d’un sujet au travail. Le récit de cette présentation de malades est précieux : il nous rappelle que l’analyste a à soutenir l’invention du sujet en proie au défaut forclusif et que, face au réel, le bricolage, aussi minime soit-il, ouvre à la possibilité de l’apaisement. H. Castanet nous rappelle ainsi qu’à l’heure d’une clinique qui cherche plus à faire taire le sujet qu’à l’écouter, il s’agit de redonner son poids à la trouvaille et à l’invention dans la psychose.  


[i]Jacques-Alain Miller, « Enseignements de la présentation de malades », in La Convention d’Arcachon. Cas rares : les inclassables de la clinique, Paris, Agalma, coll. Le paon, 1997, p. 285.

[ii]Hervé Castanet, Quand le corps se défait. Moments dans les psychoses, Paris, Navarin/Le champ freudien, 2017, p. 33.

[iii]Ibid., p. 34.

[iv]« La machine elle-même ne fait que quelques centimètres et nombre d’éléments qui la constituent sont insaisissables par la vue. », ibid., p. 49.

[v]Ibid., p. 39.

[vi]Jacques Lacan, « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 12.

[vii]Hervé Castanet, op. cit.,p. 49.