Radio Libertaire, émission du 19 décembre 2014 : La Colifata

Radio LT22 « La Colifata »

Pour la chronique d’aujourd’hui, je suis parti d’une question : comment les sujets qui souffrent, psychiquement, peuvent-ils faire entendre leur voix, par-delà les espaces de parole qui leur sont ordinairement offerts, dans les structures de soins ? Et comment, dans une ère de méfiance à l’endroit de tout ce qui ne relève ni de l’objectivable ni du quantifiable, faire entendre la singularité d’une parole ?

La voix, Lacan nous a appris à en reconnaître tout le poids, pour le sujet. Je le cite, dans son séminaire sur le désir : « Communément, le sujet produit la voix. Je dirai plus, la fonction de la voix fait toujours intervenir dans le discours du sujet, son poids réel. » (page 458) La voix est ce qui porte une énonciation, c’est aussi ce qu’il y a de plus propre au sujet qui parle. Elle est sa marque, son étoffe. Alors comment faire entendre cette voix singulière, dans et surtout au-delà des murs de l’institution psychiatrique ?  

Vous connaissez sans doute Radio citron, cette radio animée par des patients recevant des soins en psychiatrie. Depuis 2009, elle fait précisément valoir une voix, que l’ordre social d’ordinaire tend à étouffer, la voix de ces sujets en souffrance psychique. Comme le dit une femme intervenant dans cette radio : « Parler sous la menace d’enfermement, ce n’est plus parler. La stigmatisation et notre prétendue dangerosité facilitent la dévaluation de notre parole de patient. C’est pourtant elle qui indique, oriente, libère, qui est le soin. »[1] Radio Citron redonne corps à cette voix. Par-delà l’enfermement, elle recrée un lien social là où celui-ci avait parfois disparu.

On sait peut-être moins que cette radio s’inspire d’une expérience argentine. En 1991, le psychologue Alfredo Olivera, préoccupé par la longévité des hospitalisations en psychiatrie, crée une radio au sein de l’hôpital neuropsychiatrique José Borda de Buenos Aires. La Colifata, c’est son  nom, est une radio exclusivement gérée et animée par des patients et ex-patients de cet hôpital qui accueille des sujets particulièrement pauvres et seuls, parfois sans famille, et donc pour qui la réinsertion hors les murs de l’établissement ne va pas sans difficulté.

La

 

La Colifata : emprunté l’argot de Buenos Aires, le mot désigne le fou, dans un sens plutôt affectueux. Le califato, c’est un fou gentil, qu’on aime bien et qui suscite la sympathie, à l’opposé de la caricature du fou interné et dangereux que les diverses tentatives de lois de ségrégation dans notre pays voudraient bien véhiculer.

La colifata a désormais 23 ans. Elle diffuse 24 heures sur 24 sur le web. Tous les samedis, entre 14h et 18h, les colifatos, les animateurs de la radio, se réunissent dans le patio de l’hôpital et, le temps de quelques heures, font résonner une voix, une parole, sur tous les sujets possibles, du tango au football, de la musique à l’économie et à la politique. Lorsqu’Alfredo Olivera et les patients ont voulu fonder cette radio, aucun lieu à l’intérieur de l’hôpital ne leur a été offert. Ils ont alors décidé d’enregistrer leurs émissions dans le jardin, lieu ouvert à la fois sur l’établissement et sur la rue. Depuis ils n’ont plus jamais quitté ce lieu extime à l’hôpital et à la ville, véritable studio d’enregistrement en plein air. Sur les murs qui donnent sur le patio, on peut lire, écrits de la main des patients : « A la place des murs, construisons des ponts » ; « Dans un monde de fous, c’est de la folie d’être normal. »[2] 

Colifata

L’intention première de cette radio était de, je cite : « restaurer l’usage du langage, dont la perte est un des signes associés à la psychose. » Mais aussi de « changer l’idée selon laquelle les patients internés en psychiatrie sont des gens dangereux » et de « permettre de mieux comprendre le problème de la folie. »[3] La colifata répondait à une demande des patients de prendre la parole, pour la faire entendre au-delà de l’hôpital, et à un souhait de créer un lien avec les auditeurs.

C’est sur cette dimension de lien, social, qu’Alfredo Olivera insiste. Pour lui c’est une dimension inséparable de celle du soin. La Colifata vise à une réinsertion des patients. Elle permet d’accompagner la sortie de l’hôpital, dont on sait que c’est un processus critique.

Lorsque les patients quittent l’hôpital, le risque est qu’ils se retrouvent seuls, sans lien ni ressources. C’est pourquoi le travail de lien social est primordial. La Colifata permet de tisser ce lien, dans la durée. Ainsi des patients, sortis de l’hôpital, reviennent chaque samedi à la Borda pour animer la radio. La radio est ainsi un « espace de santé », « un espace dans lequel la parole commence à retrouver un certain sens ». C’est une façon de retrouver une dignité d’êtres parlants, de sujets du langage, et de citoyens. Les chiffres sont là : les patients qui ne vivent plus à l’hôpital mais qui  gardent un lien avec La Colifata sont beaucoup moins réhospitalisés que les autres.

La Colifata a de quoi être fière : non seulement elle a inspiré de nombreuses autres radios du même type, en France, en Italie, en Espagne, au Mexique, en Uruguay et au Chili. Mais elle a aussi, en tant que pionnière, acquis la reconnaissance des politiques. En 2011 ses animateurs étaient reçus par la présidente argentine Christina Kirchner, au moment où était élaborée la Loi de Santé mentale. La Colifata a acquis une audience, elle est devenue une voix qui compte et qu’on questionne, lorsqu’il s’agit de penser la politique du soin psychique.

Artistes, footballer, personnalités de la vie politique et culturelle se sont intéressées à La Colifata et sont venus participer à ses émissions. Comme par exemple Manu Chao qui a enregistré des chansons avec les patients. Ou Francis Ford Coppola, qui a tourné avec la Colifata une scène de son film Tetro.   

Pour finir, je laisserai la parole à un animateur de la Colifata. Pour lui, ce que La Colifata a de plus précieux à offrir, c’est la « libre expression, sans censure ». « C’est thérapeutique », dit-il. « Elle m’a aidé à exprimer ce que j’avais à l’intérieur de moi. »   

Sortir de l’enfermement, revenir à une vie hors les murs, jeter des ponts entre l’hôpital et la ville, rompre le cercle des internements à répétition. Porter sa voix dans ce qu’elle a  de plus réel : la radio n’est-elle pas le biais le plus à même de faire entendre cela ? La Colifata s’est exportée hors des frontières et pourrait bien nous indiquer quelques voies nouvelles pour retisser le lien que la folie et une certaine politique de la folie avait brisé.    

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[1] Propos cité par Les Inrocks, « Radio Citron, une enclave de liberté pour les malades mentaux », 28/07/2011, http://www.lesinrocks.com

[2] « Cumplio 22 anos la radio del hospital Borda », lanacion.com, 15/10/2013.

[3] « LT22 Radio La Colifata », Wikipedia, la enciclopedia libre. Consulté le 5/12/2014.