Radio libertaire - émission du 19 septembre 2014 consacrée au placement provisoire des enfants

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  • Le 11/11/2014

Chronique de Dominique Corpelet                                      

Emission animée par Véronique Cornu et Arlette Milosavljevic : L'Antenne du social                  Mafalda radio           

Party Girl

La chronique d’aujourd’hui je voudrais la consacrer à un film, qui peut je pense apporter quelque chose à notre réflexion. C’est un film qui parle du désir, de la jouissance d’une femme et d’une mère, et avec une certaine vérité, qui parle aussi de la question du placement d’un enfant et des retrouvailles avec la famille naturelle.

 

Avec Party girl, nous nous trouvons devant un film très original, beau aussi, inédit : il met en scène une femme de soixante ans, Angélique,  entraîneuse dans un cabaret à la frontière franco-allemande. Le plus original n’est pas tant le sujet traité que le choix des acteurs : car les acteurs jouent tous leur propre rôle. Angélique est à l’écran ce qu’elle est dans la vie, une femme qui travaille la nuit. De même que ses quatre enfants le sont aussi dans la vie. Et c’est l’un de ses fils, Samuel Theis, (Sam dans le film) qui en est le scénariste et l’un des trois réalisateurs. Il est pour Angélique l’enfant dont elle se sent le plus proche, c’est celui qu’elle écoute quand il s’agit de prendre des décisions importantes. C’est aussi à lui qu’elle se confie le plus facilement.

Party girl a reçu le prix de la caméra d’Or au dernier festival de Cannes. Film très original donc, ni vraiment documentaire ni vraiment fiction, autofiction s’il fallait éventuellement trouver une catégorie.

Le film se concentre sur un moment précis de la vie d’Angélique : le mariage qu’elle décide de faire avec l’un de ses anciens clients, Michel. ( seul rôle du film joué par un acteur professionnel). Tentative de changer de vie, de quitter définitivement le cabaret et les clients. A l’occasion de son mariage, Angélique tente de renouer le lien avec Cynthia, sa fille la plus jeune, adolescente de 16 ans, dont on apprend qu’elle a été placée en famille d’accueil à l’âge de six ans. Angélique a trois autres enfants avec lesquels elle a gardé le lien, ils sont plus âgés, nés d’un même père. Angélique ne sait pas qui est le père biologique de Cinthia. Est-ce un client ? Est-ce un homme de passage rencontré lors d’une fête ? Angélique ne saurait le dire.

Le film aborde une multitude de questions. Mais celle qui m’intéresse est celle du lien qu’elle tente de reconstruire (ou de construire) avec sa fille placée devenue adolescente. Les mots employés par les personnages du film pour évoquer cette situation du placement sont très importants. Angélique dit qu’on lui a enlevé sa fille, on l’a lui a retirée. Elle ne l’a pas abandonnée, jamais, dit-elle. Trois scènes dans le film approchent ce sujet.

La première, c’est quand Angélique réfléchit avec ses enfants à la façon dont elle pourrait s’adresser à Cynthia qu’elle n’a pas revue depuis dix ans, pour l’inviter à son mariage. On les voit les deux enfants aider la mère à écrire une lettre : mais tandis que ses enfants insistent sur la dimension de la culpabilité de la mère, et tentent de formuler une excuse : « ma situation ne m’a pas permis d’assumer mon rôle de mère », Angélique oppose un malaise et un refus de dire cela, car ce n’est pas ainsi qu’elle a vécu la situation ni non plus ce qu’elle souhaite dire « Vous me faîtes passer pour quoi ? » leur répond-elle. C’est finalement son fils Sam qui l’aidera à trouver les mots justes, ceux pour dire combien elle a le désir de revoir sa fille.

 On peut imaginer ce qui s’est passé à l’époque : entraîneuse, travaillant la nuit, les services sociaux ont été amené à placer l’enfant de six ans en famille d’accueil. Cela n’est pas dit, mais c’est fort probable. « Il faut bien que tu te justifies », lui lancent ses deux aînés. Pour Angélique, la vérité est autre : on lui a enlevé sa fille, elle ne l’a pas abandonnée.

Dans une seconde scène du film, on assiste à la rencontre, aux retrouvailles, de Cinthia et d’Angélique, en présence de la famille d’accueil, la  « famille de remplacement » comme cela est dit. Surprise de voir sa fille belle, grande, bien soignée, Angélique s’adresse alors à la tata, la mère d’accueil, dans ces mots : « je ne veux pas vous l’enlever ». On voit combien la situation de placement est vécue dans les termes de l’enlèvement, du retrait forcé. « On me l’a enlevée. Cynthia croyait que je l’avais abandonnée. », dit Angélique. Les mots qu’elle choisit sont d’autant plus importants qu’elle est plutôt quelqu’un qui ne parle pas beaucoup en général. C’est une taiseuse et quand elle prend la parole c’est le plus souvent pour dire « je ne sais pas » lorsqu’on la somme de s’expliquer sur ses choix de vie.

Enfin, dans la dernière partie du film, on assiste au mariage, à la fête qui réunit toute la famille, Angélique et ses quatre enfants et les filles du cabaret, une seconde famille pour elle. Chacun des enfants est amené à prendre la parole, chacun dit l’amour qu’il porte à cette mère qui s’est à sa façon faite manquante pour chacun d’eux, mais qui n’en est pas moins restée mère dans leur esprit. Chacun attend le discours de Cynthia : avec émotion, l’adolescente déclare que sa fratrie et sa mère elle ne les a jamais oubliés, qu’ils ont toujours été là dans son cœur. Scène touchante.

Le film évoque le passé de façon très elliptique. Il présente certainement une part d’autofiction. Jusqu’où va l’autofiction ? L’histoire est faite de trous, de blancs, il s’agit de les laisser et de ne pas essayer de les remplir par nos propres élucubrations et fantasmes.

Le vrai du film, c’est cette dialectique de l’abandon et de l’enlèvement. Se peut-il qu’un parent reconnaisse sa part de responsabilité dans le placement d’un de ses enfants ? est-ce soutenable ? ou vaut-il mieux qu’il accommode cette réalité afin de la rendre plus supportable ? cela est à respecter, car c’est respectable et terriblement humain.

Ce refus de reconnaître la réalité, il peut avoir plusieurs noms. Déni ? Passion de l’ignorance ? Je ne veux rien savoir de ce qui m’arrive, se dit le sujet. De la part que je prends à ce qui m’arrive, je n’en veux rien savoir. Je préfère désigner l’Autre comme responsable, un Autre sous les espèces ici des services de placement.

Enfant placé. Le mot est fort. Il éveille toute une suite d’images, de représentations, vraies et fausses, imaginaires, propres à chacun. Placé assone avec déplacé, replacé, délogé, relogé, mis à une nouvelle place. Mais la place dans une famille d’accueil ne supprime pas l’ancienne place dans la famille naturelle. Pour  tout enfant placé il s’agit de faire avec ces deux places, et s’y situer semble parfois impossible.

Un enfant placé ne cesse jamais de se penser fils ou fille de, et cette place dans sa famille originaire ne cesse pas. Dans le film, c’est ce que dit Cinthia à sa mère, à ses frères : je ne vous ai jamais oubliés.