Radio libertaire - émission du 21 Mars 2014 consacrée à l'accueil des sans-abris

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  • Le 11/11/2014

Chronique de Dominique Corpelet 

Emission animée par Véronique Cornu et Arlette Milosavljevic : "L'Antenne du social"

Vendredi 21 Mars 2014  19:00-21:00

Mafalda radio

Au bord du monde

La psychanalyse est particulièrement intéressée par le cinéma, par les fictions et les documentaires, comme elle est plus généralement intéressée par les œuvres d’art de qualité. Car l’art, et le cinéma en particulier, est à la fois témoin du monde et du malaise qui y règne, et  l’artiste dispose d’un savoir insu, inconscient. En ce sens je reprendrai volontiers les termes de Lacan qui dit, dans un court texte qu’il a écrit en 65 en hommage à Marguerite Duras et à son Ravissement de Lol V. Stein, que l’artiste toujours précède le psychanalyste. L’artiste lui fraie la voie.

A ce titre le documentaire de Claus Drexel nous fraie la voie vers une meilleure analyse du vécu des sans-abris. Pourquoi ? 

Parce que le cinéaste Claus Drexel, dans son documentaire intitulé « Au bord du monde », présente cette originalité de restituer fidèlement les propos des sans abris qu’il est allé rencontrer, nuit après nuit, pendant une année. C’est suffisamment rare pour être souligné : ici on ne trouvera pas de discours général sur la question des sans domicile fixe. Pas de propos général ni de solution proposée. Ici, on n’écoute juste les sans-abris, dans ce qu’ils ont de plus singulier à dire. Comme le psychanalyste, Claus Drexel accueille au Un par Un les dits de ces sujets. Il se situe loin du discours du maître qui vaudrait pour tous.

On est loin des clichés habituels sur ces sujets qui vivent dans la rue. On ne trouvera pas de personne ivre, agressive ou revendicative. On ne trouvera pas la figure classique du sans- abris telle que le montrent les journaux télévisés.

Claus Drexel prend exactement le contre-pied de ce genre d’images, et va à la rencontre de sujets, pris au un par un, car ils sont tous singuliers, différents, uniques.

Ces sujets se tiennent à une place « au bord du monde » : c’est à prendre au pied de la lettre. Cela peut être entendu de deux façons. D’abord cela signifie qu’ils ne sont pas sortis du monde, ils y sont bel et bien, et ils le regardent. Ils ont quelque chose à en dire. On pourrait dire aussi qu’ils représentent la pointe acérée du malaise dans le monde. Ensuite, « être au bord du monde » veut dire, pour certains d’entre eux, « au bord du gouffre ». C’est une expression qu’on emploie parfois. C’est très frappant, dans le documentaire. Tous disent l’extrême expérience que leur corps subit. Ils disent qu’il ne faut jamais lâcher, jamais abdiquer, car sinon c’est le corps qui tombe. Leur corps est soumis aux pires conditions : le froid, les intempéries, l’absence d’un sommeil réparateur. Une femme, Christine, le dit bien : elle n’a jamais de sommeil vraiment réparateur. Ses nuits, dit-elle, sont sans vie. Pas de vie nocturne, cad pas de rêves. Elle tombe littéralement de sommeil. Le corps se met en off, puis se réveille soudainement, sans transition. On / off semble indiquer ici que le corps en est réduit être à une machine élémentaire, dont la survie tient à peu de choses. Le corps est livré aux maladies, ces sujets ont très difficilement accès aux soins les plus élémentaires, les plus basiques.

 

Les choix esthétiques de ce documentaire témoignent très bien que vivre dehors, c’est pour le corps une expérience des plus rudes : la caméra est fixe, posée au sol, car c’est par terre que les sans-abris vivent. Ensuite, les images ont été tournées la nuit exclusivement, pour mieux souligner l’extrême solitude de ces sujets dans la ville déserte, et la détresse aussi. L’aube se lève à la fin du film, sur le magnifique aria du Turandot de Puccini : Nessun dorma, personne ne dort. Les corps sont cassés, meurtris, et les dires des sans-abris sont scandés par ces termes de gouffre sans fond, de chute. Une première chute a eu lieu, la seconde serait fatale. « Le corps ne doit pas abdiquer ». Il faut tenir malgrè la dureté du vécu dehors.

Enfin, l’image est toujours très travaillée, belle à voir. Ces sans abris vivent dehors, et ont pour arrière-plan le Paris monumental et luxueux. « Je voulais montrer le contraste inouï entre le faste de Paris et la situation de ces personnes en grande détresse. Il était important pour moi de styliser le film de cette manière. En fin de compte, il ne s’agit pas de Paris, mais d’un archétype symbolisant notre société occidentale » déclare Claus Drexel dans un entretien publié par Libération.

Discours

Ce qui a retenu mon attention dans ce documentaire, c’est l’attention qu’il porte au discours de ces sujets : il leur donne la parole. Ce sont d’ailleurs les seules personnes que l’on voit apparaître dans ce film. Le focus est centré sur eux et ce qu’ils ont à dire.

Le cinéaste rend toute leur dignité à ces sujets. De ces « fantômes », de ces invisibles sortis des statistiques et perdus par les services sociaux, il restitue le nom : Henri, Pascal, Alexandre, Christine, Jéni, Wenceslas et quelques autres encore. Dans un souci constant de ne pas déranger, ils tentent de trouver refuge, de « s’établir » - le mot est employé par l’un d’entre eux », dans un coin de la ville. Ce film est bien loin des clichés du clochard qui aurait perdu tout lien avec ses semblables et qui serait sorti du champ de la parole. Ces sujets désinsérés sont certes sans adresse mais pas sans parole. C’est la qualité de ce travail que de fidèlement restituer les dits des sans-abris. Pendant une année, nuit après nuit, il s’est fait leur secrétaire. Nous n’avons là que leurs paroles, leur histoire dite par bribes, leur discours sur le monde.

Ici nous écoutons des sujets dans ce qu’ils ont de plus singulier. On y voit des rencontres singulières entre le cinéaste et chacune de ces personnes. Claus Drexel recrée, au un par un, du lien social là où il avait disparu. De sans noms qu’ils étaient, ils sont redevenus des sujets dignes d’être écoutés.

Ce film reflète la diversité des situations de ces sujets. Il y a Jéni, enfermée dans son dire délirant. Il y a Costel, venu de Roumanie, qui vit sous un pont et qui fait croire à ses parents restés au pays qu’il est parvenu à trouver un emploi et un appartement en France. Il y a Henri, mutique, qui loge sa misère dans le trou d’un tunnel. Il y a Wenceslas qui chaque soir nettoie le même bout de trottoir avant d’installer sa tente et qui, à l’aube, s’en va récupérer les invendus des grands magasins pour les partager avec d’autres camarades. Il y a Pascal, qui s’est construit une cabane de fortune comme il dit, sous un pont, et qui s’est ainsi reconstruit un confort très sommaire certes, mais il s’est construit un abri, un refuge. Comme il dit, non sans humour, il ne lui manque plus que l’électricité. Il y a Christine, qui depuis sept ans vit adossée au portail du jardin des Plantes. Elle s’enrobe de couvertures et attend qu’on vienne résoudre son problème : elle a perdu sa maison, et ses enfants, dont elle a perdu la trace, vivent eux aussi dehors, nous dit-elle. Il y a aussi un monsieur qui vit dans un espace squatté depuis plus de vingt ans il me semble, sous le pont Louis Philippe, et qui a affiché aux murs un portrait de l’Abbé Pierre. Il convoque deux images, deux personnes qui pour lui étaient secourables : Coluche et l’Abbé Pierre. Lui, il est resté dans un lien social très structuré. Des amis lui rendent visite, il est à sa façon inséré dans le lien.

Le documentaire rend ainsi compte chez ces sujets de la grande diversité des façons de vivre et d’habiter dehors, ainsi que de la diversité du lien avec l’autre.  

A les écouter tous, une chose interpelle : ces sujets sans adresse, quand ils parlent, témoignent qu’ils ne se situent pas ou plus dans ce qu’on appelle  le circuit de la demande. Christine, qui depuis sept ans a trouvé refuge adossée au portail du Jardin des Plantes, le dit dès le début : « je ne sais pas comment lancer un appel au secours. Je n’ai pas trouvé la réponse au problème qui m’a amenée ici. » Pour elle il n’y a pas d’Autre secourable. Wenceslas, lui, ne veut pas être prisonnier du besoin : il veut avec les autres un lien qui libre de toute demande et de tout intérêt matériel. « Pouvoir ne pas être dépendant ». Pascal ne veut pas vivre ailleurs que dans sa cabane. Costel, venu de Roumanie, préfère rester sous le pont où il vit depuis trois ans que d’aller dans une salle chauffée prêtée mise à disposition par l’Hôtel de ville pour les sans-abris.

Finalement pour certains de ces sujets, l’Autre n’est pas un lieu d’adresse. Ces sujets ne supposent pas à l’Autre la possibilité qu’il puisse répondre à leur problème. Ils sont bien plutôt perdus par l’Autre : « les autorités te donnent pour perdu. » dit Christine. Ainsi nul recours à un Autre auquel faire une demande, ne serait-ce que sous les espèces d’un Etat Providence. Non dupes de cela, ces sujets en ont pris acte et en payent le prix fort en se retrouvant dans l’extrême dénuement. C’est bien pourquoi les dispositifs d’aide et de réinsertion ont le plus les plus grandes peines à les secourir. Que pourrait bien tout d’un coup leur vouloir un Autre bienveillant ? Est-il bien intentionné ? Ces sujets ont-ils d’ailleurs jamais occupé une place dans le désir de l’Autre ?

La multiplication des sans-abris est-elle un effet du capitalisme ? On peut dire qu’ils sont rejetés par le discours capitaliste. Plus bons à rien, plus productifs. Comme ces deux passants qu’un jour Wenceslas a surpris, l’un disant à l’autre, avec le cynisme propre au capitaliste : « moi je ne leur donne rien, car ils ne nous servent plus à rien. » Ces Uns tous seuls dans la rue, semblent incarner une version radicale du « tous prolétaires », au sens où Lacan l’entend dans La Troisième : « (…) chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit, semblant. » 

Vivre dehors est-il la conséquence d’un sort singulier, propre à chacun des sans-abris ? Un événement, un incident, resté sans réponse, a troué leur histoire et les a précipités dans la rue. Comment comprendre autrement que Christine vive dehors, elle qui autrefois était chez elle avec ses enfants. Elle parle d’une « agression incompréhensible » qu’elle a subie, sans autre précision. Mais une agression venant d’où ? De quel Autre émane la menace ? Elle s’est soudainement trouvée confrontée à un réel menaçant qui l’a laissée sans réponse. Elle s’y est cognée, elle est tombée. Elle dit ne vouloir qu’une chose : pouvoir retourner chez elle avec ses trois fils. En attendant, elle restera dans la rue, car nul ne peut répondre à son problème.

Ce film témoigne ainsi de la voie que des sujets ont prise : vivre loin de l’Autre, presque pourrait-on dire, hors de sa portée. Certains semblent avoir trouvé un refuge hors d’atteinte de l’Autre. Ces Uns perdus, hilflos, ont pris acte que l’Autre auquel ils ont affaire n’est pas secourable, et ils en tirent des conséquences radicales.

Ce documentaire montre, sans le dire, la difficulté qu’il peut y avoir de secourir ces sujets. Comment s’y prendre avec eux ? quelle solution leur trouver, qui vaille pour chacun, et qui ne soit pas une solution pour tous ? Quelle solution bricoler au un par un ? Comment entrer en contact avec eux ? sans leur faire violence, sans pénétrer dans leur sphère intime de façon brutale. Quelle aide apporter à des sujets qui ne demandent plus ? C’est la grande force de ce documentaire qui a su établir avec soin un lien singulier avec chacun de ces sujets, sans a priori ni désir de guérir. Pas de fureur de guérir ni de trouver des solutions pour ces sujets, juste le désir de les écouter, avec respect, au lieu même de leur vie.

Un mot sur cette question qui revient souvent : peut-on du jour au lendemain arriver dans la rue. C’est une question délicate, on ne peut pas y répondre comme ça de façon théorique. Il faut se référer à de situations singulières. Un mot de Wenceslas a attiré mon attention. On ne connaît pas son histoire, mais on sait qu’il a un jour travaillé. Il relate cette anecdote : un jour un collègue de travail lui demande s’il serait capable de se mettre en couple pour des raisons économiques. Il répond sans hésiter que non : pour lui les relations aux autres doivent être libres de tout intérêt matériel. Cette solution que certains choisissent, sans même se le formuler ainsi, la vie de couple pour éviter solitude ou embarras matériel, lui, Wenceslas, la refuse franchement. Il a cet idéal d’une relation à l’autre détachée de toute demande matérielle, objectale. Je me suis demandé jusqu’où pouvait aller son raisonnement : jusqu’où est-il prêt à payer le prix de cette liberté ? Nous ne sommes pas tous comme Wenceslas, animés de cette idée de liberté matérielle, et peut-être sommes-nous plus enclins à faire appel à l’Autre lorsque nous sommes en situation matérielle fragile (chômage, divorce etc.) Peut-être sommes-nous plus aliénés à l’Autre, peut-être attendons-nous de lui plus de choses, mais cela nous permet d’en faire un Autre secourable et aimable.     

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