The Lobster : Il en pince pour elle

The Lobster : il en pince pour elle.

Si, au terme de son séjour à l’Hôtel, il ne parvenait pas à se trouver une nouvelle partenaire, c’est en lobster, en homard, qu’il voudrait être transformé. Si son choix se porte sur le crustacé, c’est certes parce qu’il aime la mer, mais surtout parce que l’animal, en plus d’avoir du sang bleu, a une longévité record et qu’il reste fertile jusqu’à son dernier jour. David, qui se voit déjà en homard, vient de se faire quitter par sa femme. Dans l’entretien d’admission, il hésite : est-il vraiment hétérosexuel ? Son unique aventure homosexuelle quand il était étudiant le conduirait plutôt à se dire bisexuel, mais, lui précise la femme qui établit sa fiche d’entrée, cette catégorie n’est plus usitée dans l’établissement car elle pose trop de problèmes de fonctionnement. Au temps des classements selon les préférences sexuelles, il faut savoir se ranger.

 

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45 jours pour se retrouver quelqu’un, voilà le défi posé à cet homme. A cette fin, les méthodes qui ont court à l’Hôtel sont dignes du comportementalisme le plus rigoureux. Le premier jour, on commence par lui attacher la main droite derrière le pantalon pour lui interdire tout recours au plaisir solitaire. On lui montre, comme aux autres pensionnaires, des saynètes destinées à le convaincre des bienfaits du couple et des méfaits du célibat : « la vie est facile quand on va par deux. » On organise des bals, on suscite la rencontre.

Mais où nous trouvons-nous ? S’agit-il d’un établissement destiné à ceux qui sont en mal de rencontres et qui aspirent à une vie de couple ? Se dévoilent alors les maîtres-mots de ce qu’il est convenu de nommer un discours totalitaire. Dans une société dont ni le temps ni le lieu ne sont situés, les individus doivent être en couple. C’est le seul mode d’être autorisé pour vivre dans la Ville.

Ne peuvent faire couple que deux personnes qui présentent un même trait : saigner du nez, être myope, avoir une belle voix ou de beaux cheveux, avoir un beau sourire, avoir un cheveu sur la langue... Le choix du partenaire ne s’oriente pas sur le désir mais sur le partage d’un signe distinctif, « a defining characteristic ». Si par bonheur on a trouvé son double, on est sauvé. Le couple est alors parfaitement assorti, « perfectly suited », et L’Hôtel donne aux élus une chambre double puis leur octroie un séjour de quinze jours en voilier, ultime épreuve avant de prononcer le retour en ville. Si jamais le couple traverse une crise, on lui alloue un enfant : « ça aide beaucoup. ». 

L’histoire que le réalisateur grec Yorgos Lanthimos imagine pour son nouveau film The lobster (prix du Jury de Cannes 2015) fait froid dans le dos : on appelle ça une dystopie quand, à l’envers d’une utopie, tout est conçu pour causer le malheur des individus. Metropolis, Le Meilleur des mondes ou encore 1984 : enfermé dans un monde totalitaire, les sujets n’ont plus qu’à marcher au pas et taire leur désir. Le système s’impose à tous et n’est pas questionnable. 

Pour les célibataires à rééduquer, plusieurs sorties sont possibles. Se trouver quelqu’un et repartir en couple. C’est l’idéal. Ceux qui n’y arrivent pas seront au terme du séjour conduits à la « transformation room » pour être transformés dans l’animal de leur choix. Cela doit être vécu comme une seconde chance de faire couple, leur dit-on, avec cette limite qu’il se faudra trouver un partenaire de la même espèce. Pour prolonger leur séjour à l’Hôtel, les pensionnaires partent en forêt (The Wood) à la chasse aux Solitaires (The Loners). Un Solitaire capturé = un jour de plus à l’Hôtel.

David, non sans s’être appliqué à trouver une partenaire parmi ces uns tous seuls, emprunte une voie alternative : il s’évade de l’Hôtel pour rejoindre les Solitaires, ces hommes et ces femmes résistants qui, parce qu’ils objectent à l’idéologie d’être en couple, se sont regroupés et ont trouvé refuge dans la nature. L’idéologie n’en est pas moins féroce. Là, à l’envers du discours dominant, il est strictement interdit d’avoir des relations sexuelles ni même d’embrasser, sous peine de se voir infliger « le baiser rouge » ou « le rapport sexuel rouge », mutilation des parties du corps compromises. Au contraire, la masturbation est prescrite. Le plaisir doit être solitaire, jusque dans l’unique musique autorisée, de la techno, car c’est la seule qui ne se danse pas en couple. Echappant à un univers féroce pour en rejoindre un autre tout aussi effrayant, David, fatigué mais pas résigné, va faire une rencontre contingente : il tombe amoureux d’une femme myope comme lui. Pour s’aimer, il va leur falloir se cacher et s’inventer une langue privée.

 

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The lobster est un film dont l’absurdité et le loufoque le disputent à l’horreur. Le corps en prend un coup. Il doit se plier aux règles les plus autoritaires et s’il y objecte, il est animalisé ou mutilé. Ça saigne. Si un homme veut être en couple avec une femme mais ne présente pas le même trait qu’elle, il ne lui reste qu’à mentir ou à modifier son corps pour qu’à son tour il soit marqué du même trait : un homme amoureux d’une femme dont le nez ne cesse de saigner se frappe le visage contre une table pour saigner comme elle. Réponse du corps au diktat. Le discours fixe une sévère régulation des jouissances, strictement dissociées du désir. Les Solitaires font un choix tout aussi radical de renoncer aux relations sexuelles et se trouvent contraints aux seules jouissances autistes. Le plaisir partagé est banni. 

Dans ce monde répressif, un couple n’est autorisé à se former que sur la seule base d’une identité de trait. Les places de l’aimant et de l’aimé deviennent alors intenables, leurs fonctions forcloses. Nous ne sommes plus au temps du banquet où se célébrait Eros, mais à celui du couple pour tous. Le couple se définit par l’adéquation des partenaires. Comment dès lors le manque peut-il s’insinuer dans un montage aussi serré ? Ce que Lacan indique dans le Séminaire VIII - qu’entre l’érastès (l’amant) et l’érôménos (l’aimé), il s’agit de manque (1) - est exactement l’envers du couple ici prescrit. Aimer revient alors à donner ce qu’on a, et ce qu’on a, l’autre l’a aussi. Le désir est court-circuité. L’objet recherché chez l’autre est déjà en soi, il est identifié. L’amour n’a plus rien d’ « un sentiment comique » (2), le malentendu est impossible et, si un discord surgit, la désunion est prononcée. Il faut rester compatible ou se séparer.  

Aux temps du « donner ce que l’autre a déjà », quelles brèches peuvent s’ouvrir ? Ce monde normé impose la guerre de tous contre tous. Hobbes ne rejetterait pas ici la proposition. Chacun dénonce l’autre, chacun suspecte l’autre, chacun ment à l’autre pour s’en sortir. La loi féroce qui commande au « être un couple assorti » oblige chacun à louvoyer et à se faufiler comme il peut entre les lignes du discours. 

The lobster relève-t-il de la science-fiction ? Les discours totalitaires, passés ou présents, n’ont rien à envier à celui que scénarise Lanthimos. De même, le comportementalisme ne renierait pas les méthodes de contrôle en vigueur à l’Hôtel : dressage des corps et des jouissances, contrôle du plaisir et négation du désir du sujet. La fiction n’est pas si loin de la réalité. S’y ajoute la science qui permet de transformer en animal l’infortuné candidat au couple. Lanthimos dépeint une société normative qui ne laisse pas place au moindre « grain de fantaisie » ni au plus petit « grain de poésie » (3). Une barbarie rationnelle, une férocité dirigée, viennent étouffer les plus légers balbutiements du désir. The Lobster éclaire d’une façon radicale ce que Lacan dit des normes sociales dans le Séminaire VI, lorsqu’il invite à analyser « combien elles sont problématiques, combien elles doivent être interrogées, combien leur détermination se situe ailleurs que dans leur fonction d’adaptation » (4). Le film démontre avec justesse que l’ordre qui s’impose du social peut devenir « un ordre qui est de fer » (5).

The lobster a des accents de conte. L’histoire d’un homme qui, par-delà les prescriptions, fait l’expérience inattendue de l’amour, nous est narrée par la voix off d’une femme qui s’avère être la compagne Solitaire de David. Tous les deux sont myopes, mais quelque chose d’autre semble avoir ordonné leur rencontre au-delà du trait objectif. Auraient-ils à leur insu remis en circuit un peu de désir et réhabilité la métaphore de l’amour ? Pour leur plus grand malheur, la chef des Solitaires découvre leur histoire et tentera d’y mettre fin par la dernière des cruautés : rendre l’aimée aveugle. Dans ce monde où il faut être pareil pour faire couple, quelle solution David trouvera-t-il ? En passera-t-il à son tour par une mutilation, se faisant Œdipe aveugle à l’horreur de la ségrégation ? Le film reste en suspens sur cet acte.

Une dernière remarque : pourquoi le homard ? Est-ce pour ses pinces ? Dans le Séminaire XIX, Lacan évoque avec malice l’animal: « Suffira-t-il d’énoncer que […] tout animal qui a des pinces ne se masturbe pas ? C’est la différence entre l’homme et le homard. » (6) En choisissant de se transformer en homard au cas où il ne trouverait personne, David ne dit-il pas, sans le savoir, qu’il ne saurait se satisfaire d’une jouissance solitaire, et qu’il ne renoncera pas à la rencontre amoureuse, malgré les discours imposés ? 

pour lire cet article sur Lacan Quotidien n°554: http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2015/12/LQ-554.pdf

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1 : « Pour le dire dans les formules auxquelles nous avons abouti, vous verrez apparaître clairement l’amant comme le sujet du désir, avec tout le poids qu’a pour nous ce terme, le désir – l’aimé comme celui qui, dans ce couple, est le seul à avoir quelque chose. La question est de savoir si ce qu’il a a un rapport, je dirai même un rapport quelconque, avec ce dont l’autre, le sujet du désir, manque. » Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 2001, p. 47.

2 : Ibid., p. 46.

3 : Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Seuil, 2013, p. 573.

4 : Ibid., p. 569

5 : Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », inédit, leçon du 19 mars 1974.

6 : Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 13.