Théâtre de Pippo Delbono

Pippo Delbono : un théâtre qui touche au réel

Pippo Delbono revient au Théâtre du Rond-Point avec une nouvelle œuvre, intitulée Orchidées. Orchidées est certes la plante, mais aussi cette espèce de mante religieuse qui imite les couleurs et les formes de la fleur sur laquelle elle se pose, pour mieux capturer ses proies. 

Delbono  

Le théâtre de Pippo Delbono n’a pas grand-chose à voir avec les formes habituelles du genre : ici pas de comédien qui joue un rôle, ici pas de personnage ni d’histoire. C’est une forme inclassable du théâtre. Car rien ne ressemble à ce que font le comédien italien et sa troupe. Performance ? Danse-théâtre ? Certes la rencontre de Delbono avec Pina Bausch a été décisive. Mais ce qu’il fait n’est qu’a lui. Aucune catégorie connue ne pourrait venir épuiser ce qu’il conçoit.

Une chose est certaine, c’est qu’il s’agit d’un théâtre qui dérange : il dérégule les codes établis, il perturbe le confort du spectateur – à en juger notamment par le nombre de ceux qui, à chaque fois, s’empressent de quitter la salle dans la première demie heure de représentation. C’est un théâtre qui réveille : aucun répit n’est vraiment laissé à celui qui ose venir voir. Dans Orchidées, on est, comme souvent dans ses spectacles, maintenu éveillé par sa voix, par ses cris et par sa présence dans la salle et sur scène. C’est une présence réelle qui s’impose. On est en outre tenu en éveil par les images diffusées : comme ce petit film que le comédien a fait de sa mère sur son lit d’hôpital, peu de temps avant qu’elle ne meurt. Ou encore ces images de la mante orchidée dévorant ses proies. Ou enfin les images de  guerre diffusées sur un écran télé.

Ces images, jamais obscènes, laissent entrevoir un réel. Orchidées n’offre aucun moment de repos : on est à chaque instant saisi par la surprise, par l’inouï et l’inattendu. Tantôt surgit un comédien d’on ne sait quel coin de la salle ; tantôt jaillit une voix assourdissante. Tantôt un acteur étrangement déguisé traverse la scène. Cette véritable Commedia Dell’Arte hétéroclite ne cesse de nous étonner : de Bobo le sourd-muet microcéphale qui vivait autrefois à l’asile psychiatrique, à Gianluca Ballare le sujet trisomique et à l’ancien mendiant… Cela fuse de tous les côtés. Ici le corps est aux devants : corps dansant, corps parlant, corps malade, corps mourant : « Dès mes premières expériences scéniques, (…) ma recherche s’est basée sur les principes dramatiques qui peuvent être exprimées par le corps. »[1] Pippo Delbono met l’accent sur un vouloir-faire plus que sur un vouloir-dire : « Je ne me concentre pas sur ce que je veux dire, mais sur ce que je veux faire. Le corps est une somme, une gamme qu’il faut connaître sur le bout des doigts. »[2] D’où l’importance qu’il accorde au training quotidien qu’il répète depuis des années. La mise en avant du corps va de paire avec une méfiance de tout ce qui relève de la pensée. Pippo Delbono défend un théâtre qui serait la mise en jeu du corps sans la pensée, sans la psychologie. Ecoutons-le expliquer les fondements d’une telle forme théâtrale. « C’est vrai que j’ai peur de la pensée et plus encore depuis que j’ai fait l’expérience de la folie : il est faux de croire qu’on peut contrôler sa pensée, la pensée peut vraiment te jeter dans l’enfer. La tête peut devenir un monstre. »[3] 

Profondément marqué par la maladie du corps et par l’expérience de la folie, Pippo Delbono semble ainsi – c’est  une hypothèse – avoir trouvé par sa forme originale de faire le théâtre, un mode de mise à distance de la pensée ; le corps, maintenu en perpétuelle activité sur scène, lui permet de « repousser ou de différer [ses] pensées. »[4] D’où une activité parfois quasi frénétique : « Si ton corps est pris dans la dimension du voyage, dans l’activité, la pensée est plus concrète, plus juste, plus adaptée à la situation. » C’est être dans l’action, juste être là, dans « des moments sans pensée. »[5] Pippo explique par exemple que c’est le travail incessant sur le corps qui l’a aidé jadis à franchir la douleur liée à la perte de son ami, Vittorio : « (…) ce travail sur le corps, un travail forcené qui empêchait de penser, de réfléchir et de projeter surtout, m’a aidé à m’en sortir. »[6] Face au hors-sens de la mort, le corps est convoqué contre la pensée.

D’où aussi les voix incessantes. Car dans ses spectacles Pippo Delbono se fait bavard : il prend le micro, parle, crie et hurle depuis le fond de la salle, commente les images qui défilent sur scène, prête sa voix au jeu des comédiens silencieux. Sa voix se greffe sur le corps de Bobo muet. Le corps de l’acteur sur scène est coupé de sa voix, qui lui revient d’un autre. Le hurlement vient dire le hors-sens, l’insupportable et l’impensable.

Dans son spectacle, Pippo Delbono se cogne au réel. Et nous nous y cognons avec lui. Il ne nous épargne rien : la mort, la haine, la destruction, la dérégulation introduite par le capitalisme, les ségrégations de toutes sortes. Ses allers-retours incessants de la salle à la scène, sa façon d’interpeler le public, abolissent l’écart qu’il y a d’ordinaire entre le spectacle et le spectateur. Ici, on ne s’échappe du spectacle qu’en quittant la salle. Pas moyen de s’évader par la pensée, pas moyen de s’abstraire un court instant, de ne pas écouter ou de ne pas voir. Pippo vocifère le hors-sens auquel il se trouve confronté : la mort de sa mère, l’insupportable de la vie, l’immonde. Derrière la beauté de la fleur de l’orchidée il y a la mante prédatrice.

Son théâtre touche au réel, et il nous touche. Parmi les nombreuses définitions que donne Lacan du réel, je retiendrai celle qu’il donne dans la leçon du 11 mars 1975 de son Séminaire RSI : « Le réel, il faut concevoir que c’est l’expulsé du sens. C’est l’impossible comme tel, c’est l’aversion du sens. C’est aussi la version du sens dans l’anti-sens et l’anté-sens, le choc en retour du verbe, en tant que le verbe n’est là que pour ça – ça qui de l’immondice dont le monde s’émonde en principe – si tant est qu’il y ait un monde. Ça ne veut pas dire qu’il y arrive. L’homme est toujours là. L’existence de l’immonde, à savoir de ce qui n’est pas monde, voilà le réel tout court. »[7] De cet immonde Pippo Delbono témoigne, par son verbe,  ses cris et ses images, sans le secours d’un discours établi. Son théâtre du corps est la façon qu’il a trouvée d’en faire art et témoignage, en y introduisant un brin de métaphore.   

  

Article publié dans Lacan Quotidien 

http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2014/02/LQ-378.pdf

[1] Pippo Delbono, Le Corps de l’acteur, ou la necessité de trouver un autre langage. Six entretiens romains avec Hervé Pons, Besançon : Les Solitaires Intempestifs, 2004, p. 19.

[2] Ibid., p. 25.

[3] Pippo Delbono, Mon théâtre, Arles : Actes Sud, 2004, p. 53.

[4] Ibid., p. 53.

[5] Pippo Delbono, Le Corps de l’acteur, op. cit., p. 25.

[6] Pippo Delbono, Mon théâtre, op. cit., p. 27.

[7] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXII, RSI (1974-1975), inédit, leçon du 11 mars 1975.

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